samedi 1 avril 2017

La fracture politique s'est effectuée


Le troisième et dernier temps d'une campagne à surprises 

Le point au 31 mars 2017. Note 32 à J-23
par Jean-Pierre Dacheux

Nous voulons continuer d'analyser l'évolution de la situation politique pendant la campagne électorale ouverte, en réalité, depuis la fin 2016. Chaque texte, daté, numéroté et modifiable, s'ajoute aux précédents présentés et, depuis le 20 mars, sous le titre : « Le troisième et dernier temps d'une campagne à surprises » Chacun de ces textes peut être contredit, sans doute, parfois, par les événements. Fin mai 2017, nous regrouperons, en un seul et même document, toutes ces notes, que nous voudrions utiles pour effectuer cette activité politique chronologique.


1 - On y voit donc un peu plus clair, mais cela ne va pas sans douleurs.

Rien de neuf sur une partie de l'échiquier : la droite reste la droite (c'est-à-dire les « forces de l'argent »1 à la manœuvre). L'extrême droite, que représente le FN, reste totalitaire (et Marine Le Pen ne vise pas la présidence de la République seulement, mais bien plus : la domination des esprits). La droite parlementaire reste démunie ; représentée par un leader solitaire, autoritaire et très contestable, elle court à l'échec. La droite « macronnienne » reste aussi à droite mais c'est une droite de transition, attrape-tout et illusionniste, prête à suppléer la droite traditionnelle défaillante. La droite qu'incarne Dupont-Aignan est une droite minoritaire, mais influente et nationaliste et dont aurait tort de sous estimer l'influence. Les candidats individualistes d'une droite très peu crédible, Asselineau et Cheminade, ont en commun de vouloir sortir la France de l’Union européenne... Jean Lassalle, quant à lui, cherche un chemin, en bon randonneur qu'il est, et bien qu'estimable ne convainc pas.

Les bouleversements sont plus profonds sur l'autre parti de l'échiquier politique : le parti communiste, absorbé par la France insoumise est sans candidat ; EELV, rangé derrière le candidat Hamon, a perdu son pari de faire lien entre le PS et la France insoumise et, du coup, l'écologie politique se retrouve également sans candidat ; LO et le NPA se sont trouvé, comme d'habitude, une tribune, ce que voulaient ces officines, mais ne peuvent faire mieux que de figurer. Reste « le gros des troupes » plusieurs fois divisées : nombre d'élus et de dirigeants du PS récusent leur propre candidat ; le candidat hors parti, Mélenchon ne peut ni ne veut s'associer à un candidat, Hamon, qui n'a pu couper les liens avec le parti qui ne le soutient plus guère. Alors où va-t-on ?

En exprimant son soutien a Emmanuel Macron, Manuel Valls a renversé l'échiquier et rendu service à ceux qui n'en pouvaient plus de voir les socialistes se contredire et se trahir eux-mêmes. En plaçant ses convictions avant ses engagements publics, l'ex premier ministre de François Hollande se démasque et apparaît pour ce qu'il est : un social-libéral qui passe d'une gauche molle à une droite supposée soft. Il pourrait, avoue-t-il, aller jusqu'à gérer la France avec les « Républicains ». Une page se tourne. Ce faux disciple de Michel Rocard (qui ne fut pas, d'abord le défenseur d'une gauche convertie au capitalisme mais d'une gauche libérée de l'étatisme) a pris le risque de passer pour un traître et Macron, qui le sait, ne l'accueille pas les bras ouverts ! Les électeurs de cette gauche dans l'impasse sont troublés. On le serait à moins.

2 - Ce que va devenir le PS n'intéresse pas que ceux qui le soutiennent !

Manuel Valls avait raison de parler de « deux gauches irréconciliables », sauf qu'il se trompait de gauches. La gauche de tous ceux qui ont approuvé la politique de François Hollande, n'est pas du tout la gauche. Ni Blair, ni Schroder, ni Hollande, ni Valls ne sont restés à gauche. L'histoire dira que leur conversion à l'économie libérale les a déplacés vers ceux dont ils ne combattaient que les excès.

Les deux gauches résiduelles actuelles ne sont irréconciliables que pour le moment. Qu'est-ce qui les sépare ? La primaire de la gauche l'avait bien révélé : parmi les candidats socialistes à la candidature - Valls mis à part qui n'avait rien de gauche -, deux orientations étaient apparues : celle de Montebourg et Peillon d'une part, celle de Hamon d'autre part. L'une, bien que généreuse est restée traditionnelle, centralisatriste, étatiste, parfois nationaliste, productiviste, travailliste, croissantiste, bref jacobine, l'autre se veut partageuse, décentralisatriste, consciente de l'obligation de décrocher les revenus de l'emploi, et sincèrement écologiste. Que les électeurs aient choisi largement Hamon, mais aussi que Montebourg et Peillon l'aient rallié est révélateur de l'évolution qui s'effectue au sein du PS. Les cadres de ce parti ne l'ont pas encore saisi. Et pourtant l'internationalisme ancien se mue en un néo-cosmopolitisme : l'avenir de la France ne peut être autarcique et doit tenir compte de solidarités planétaires.
Est-il possible de faire progresser cette transformation copernicienne dans le cadre d'un parti ? Sans doute pas. Le besoin d'une organisation politique n'entraine pas nécessairement la constitution d'un parti comme le rappelle Aude Lancelin, dans l'hebdomadaire le « 1 »2, en citant Simone Weil3 (1909-1943). Prendre parti n'est pas adhérer à un parti. C'est faire un choix. C'est s'engager en veillant à n'être pas partial, partisan. Quiconque ne voit qu'une partie d'une question politique et n'en veut pas voir d'autre, sombre vite dans un totalitarisme. Un parti regroupe des adhérents qui « collent » à la même vérité, non pas celle qu'ils ont cherchée mais celle qu'on leur a donné à croire. C'est en cela qu'un parti risque de devenir « une petite église profane armée de la menace d'excommunication », comme l'écrivit encore Simone Weil.

Cette réflexion sur le parti et l'engagement politique est d'une actualité brûlante. Si le PS vient à disparaître, il ne faudra pas le pleurer, par contre il serait catastrophique pour la démocratie que tout ce qui s'y est cherché, expérimenté, essayé, avec réussites et échecs, ne fasse pas partie de notre mémoire collective et de notre commune bibliothèque vivante. Les traces et les informations de nos centres de ressources nous sont utiles en permanence.


3 – Rompre avec la politique politicienne ne peut se faire qu'à l'échelle la plus vaste possible.

La fracture dont nous aurons été les témoins, qui s'effectue sous nos yeux, produira des effets qui ne seront pas tous visibles une fois connus les résultats de l'élection présidentielle. C'est trop ample et trop complexe pour que nous nous en saisissions si vite. Cependant, si un pli est pris, nous agirons dans la forme qui va se déplier, se déployer peu à peu.

La nouvelle donne politique est globale, totale et planétaire. Elle ne peut se lire et s'utiliser qu'au niveau des proximités locales, communales, proches. La démocratie est une pratique. Toute décision qui est prise par trop de citoyens dans un espace trop vaste est entachée d'erreur. Rousseau y avait insisté : la commune est un lieu où l'on peut se connaître, sinon l'on délègue et l'on renonce alors à son propre pouvoir. La juxtaposition de lieux où l'on pense en commun finit par produire une vie collective. Dans les partis, on pense pour, trop rarement avec. Autrement dit peu de « décideurs » y peuvent vouloir agir sur la vie de tous. C'est l'inverse que permet la démocratie véritable : réussir un « en commun », où tous les concernés s'impliquent, donne à penser à d'autres citoyens, en d'autres lieux, pour d'autres initiatives et élargit de plus en plus l'assiette des décisions. Nous sommes, espérons-le, entrés dans ces temps où toute les compétences, tous les savoir-faire peuvent se conjuguer sans tout attendre des sommets.

Une fracture historique s'est effectuée et les partis qui avaient une très forte emprise sur le corps électoral sont en grande difficulté. Avons-nous rompu, pour autant, en France, avec les pratiques politiciennes antérieures ? Des signes encourageants le donnent à penser, mais ce n'est pas fait ! Dès que la volonté populaire s'exprime par des manifestations, pour appuyer ses cahiers de revendication, comme on le voit, actuellement en Guyane, alors la démocratie reprend forme et force. Quand rien n'est subi et quand tout est co-décidé, alors la politique véritable commence et ce qui ne semblait qu'une utopie se réalise. En cette période sensible qui ne concerne pas que notre pays, sommes nous, au cours de cette campagne électorale, sur le point de nous engager vers une telle transformation de nos pensées et de nos pratiques ? Si l'on en voit bien l'urgence et la nécessité, si l'on peut l'espérer et y contribuer, le chemin à parcourir reste, toutefois, semé d'embuches. Les risques de recul et d'échec sont encore devant nous, mais si nous ne les affrontions pas, nous serions, de nouveau, condamnés à la stagnation !

1 - En novembre 1980, le candidat socialiste, François Mitterrand, lançait sa campagne à Carmaux, la ville de Jean-Jaurès, en s'exclamant. "Je suis libre au regard des forces de l’argent, que je défie le regard clair". On connait la suite. Finalement François Hollande n'a fait qu'imiter son maître en se dressant, au Bourget, le 22 janvier 2012 contre "le monde de la finance". "Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies." avait-il lancé !
2 Aude Lancelin, Démocratie année zéro, dans le numéro 148 du « 1 », le 29 mars 2017, p.6.
3 « L'usage même des mots de démocratie et de république oblige à examiner avec une attention extrême les questions suivantes : Comment donner aux hommes la possibilité d'exprimer parfois un jugement sur les grands problèmes de la vie publique ? Comment empêcher, au moment où le peuple est interrogé, qu'il circule à travers lui aucune espèce de passion collective ? Il est impossible de parler de légitimité républicaine si on ne pense pas à ces deux points. Les solutions ne sont pas faciles à concevoir, mais il est évident, après examen attentif, que toute solution impliquerait avant tout la suppression des partis politiques ».
Dans : Note sur la suppression générale des partis politiques, republié une fois de plus, avec cette fois, un avant propos de Jacques Julliard, le 1er mars 2017, aux éditions Climats, chez Flammarion.

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux