jeudi 7 mars 2019

Une proposition de loi contre la liberté de manifester


Communiqué commun signé par 52 organisations, dont la LDH


Si la loi est votée par le Parlement au nom du peuple français, elle ne peut et elle ne doit pas porter atteinte à la libre expression du peuple. La proposition de loi adoptée par l’Assemblée nationale qui prétend encadrer le droit de manifester constitue une atteinte grave aux libertés publiques et à l’équilibre des pouvoirs.

Les violences contre les personnes, les biens, les institutions qui ont eu lieu ne peuvent justifier qu’un exécutif s’arroge des pouvoirs exorbitants et décrète qui peut ou ne peut pas manifester. Participer à une manifestation ne saurait pas plus signifier le risque pour tout individu d’être poursuivi, fiché et condamné pénalement comme financièrement.

Soumettre les participants et les participantes à une manifestation à une fouille systématique, confier aux préfets le pouvoir d’interdire à une personne de manifester, y compris sans qu’elle ait connaissance de l’interdiction prononcée et donc sans recours effectif possible, faire d’un visage en partie couvert un délit,  voici l’esprit et la lettre de mesures qui sont autant d’empêchements à l’exercice d’un droit essentiel en démocratie : celui de manifester publiquement, collectivement et pacifiquement son opinion.

Cette loi de circonstance porte un lourd risque d’arbitraire des gouvernements d’aujourd’hui comme de demain. C’est pourquoi nous appelons solennellement le gouvernement et le Parlement à abandonner ces mesures qui violent les principes les plus fondamentaux d’un Etat de droit.


Liste des 52 organisations signataires : Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat) ; Action non-violente COP21 (ANV-COP21) ; Alternatiba ; Amnesty international France ; Association européenne pour la défense des droits de l’Homme (AEDH) ; Association France Palestine solidarité (AFPS) ; Attac ; CCFD-Terre solidaire ; Centre de Recherche et d’Information pour le Développement (CRID) ; Collectif d’avocats antirépression ; Comité la Vérité pour Adama ; Confédération générale du travail (CGT) ; Confédération paysanne ; Droit au logement (DAL) ; Droit solidarité ; Emmaüs France ; EuroMed Droits ; Fédération des associations de solidarité avec tou-te-s les immigré-e-s (Fasti) ; Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) ; Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR) ; Fédération française des motards en colère (FFMC) ; Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL) ; Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) ; Fédération nationale de la Libre pensée ; Fédération nationale des Francas ; Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) ; Fédération syndicale unitaire (FSU) ; Féministes contre le cyber harcèlement ; Fondation Copernic ; France Nature Environnement (FNE) ; Gilets jaunes de Commercy ; Greenpeace ; La Cimade ; La Quadrature du Net (LQDN) ; Le Planning familial ; Les Amis de la Terre France ; Les Effronté-e-s ; Ligue de l’enseignement ; Ligue des droits de l’Homme (LDH)  ; Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) ; Osez le féminisme ! ; Oxfam France ; Réseau Sortir du nucléaire ; SOS Racisme ; Syndicat de la magistrature (SM) ; Syndicat des avocats de France (SAF) ; Syndicat national des journalistes (SNJ) ; Syndicat national des personnels de l’éducation et du social (SNPES PJJ/FSU) ; Union nationale des étudiants de France (Unef) ; Union nationale des syndicats autonomes (Unsa) ; Union nationale lycéenne (UNL) ; Union nationale lycéenne syndicale et démocratique (UNL-SD).


jeudi 14 février 2019

L’antisémitisme : Ne lui laissons pas relever la tête


Communiqué de la Ligue des Droits de l'Homme

Treize ans après l’assassinat ignoble d’Ilan Halimi, l’antisémitisme se manifeste pour ce qu’il est : lâche, ignoble, dangereux. Le 13 février 2006, on retrouvait le corps sans vie et sauvagement mutilé d’un jeune homme, assassiné après quatorze jours de torture. Pour la seule raison qu’il était juif. D’autres morts sont survenues par la suite, d’autres attentats ont ensanglanté l’actualité.

A chaque fois, la France a manifesté son effroi, sa colère et sa volonté de ne pas se laisser intimider et de rester campée sur les valeurs de la République. Au diapason de cette affirmation d’humanité, la Ligue des droits de l’Homme (LDH), comme toutes les associations antiracistes, a dénoncé le crime, manifesté dans l’espace public son deuil et sa détermination, a engagé les pouvoirs publics, les citoyennes et les citoyens à ne pas baisser la garde face aux idéologies racistes, à mobiliser des moyens, pour l’éducation comme pour la répression, à s’opposer aux idéologies de divisions et de mises en opposition des uns avec les autres. 

Des progrès ont été faits, beaucoup restent à faire. Et le temps presse. Voilà en effet que, profitant d’une période où les pouvoirs publics, les médias, les élus nationaux et territoriaux voient leur légitimité mise en cause de façon exacerbée, des individus multiplient les provocations immondes : le mot « Juden » stigmatise, à la peinture jaune, la devanture d’une boulangerie juive, des croix gammées sont appliquées sur le visage de Simone Veil, les arbres plantés en hommage à Ilan Halimi sont tranchés. Tout cela surgit sur fond d’un déversement régulier de propos anonymes sur les réseaux sociaux, où se mêlent antisémitisme, théories conspirationnistes, propos outrageusement mensongers, alors que des slogans d’extrême droite réapparaissent sur les murs et que des quenelles sont soigneusement mises en scène à destination des médias. Aucun de ces actes ne peut être banalisé. Tous doivent être réprimés pour ce qu’ils sont. Qu’ils s’expriment sur les murs, dans les rues ou sur les réseaux, la haine et l’encouragement à passer à l’acte sont intolérables car le danger est réel : laisser faire, banaliser, c’est accepter que chacun d’entre nous puisse être menacé, insulté, agressé en raison de sa religion, de ce qu’il est, ce qu’il est supposé être…

Agir contre tous les préjugés, les révisionnismes, les fantasmes complotistes, éviter les replis communautaires obscurantistes passe donc par un effort significatif en termes de vigilance, d’interventions en milieu scolaire, de promotion de la mémoire et de sensibilisation partout, pour toutes et tous. La responsabilité des éditeurs et des diffuseurs est également à interpeller. Parce que cette mobilisation générale que la LDH appelle de ses vœux est une mobilisation pour la liberté de tous et de chacun, elle exclut toute instrumentalisation au service de telle ou telle considération de tactique politicienne, d’une quelconque volonté de limitation des libertés publiques.

La LDH poursuivra inlassablement son action dans ce sens. C’est le combat commun de toutes celles et tous ceux qui s’attachent à faire vivre au quotidien l’idéal républicain de la fraternité, de l’égalité et de la liberté.

Paris, le 13 février 2019


mercredi 23 janvier 2019

Cesare Battisti


J'ai choisi de reproduire le texte ci-dessous pour quatre raisons :

Parce que je n'ai jamais accepté que la parole de la France, fut-elle celle de François Mitterrand, soit bafouée par Jacques Chirac en 2004 et que Cesare Battisti soit obligé de s'exiler et d'errer en Amérique du Sud.

Parce que mon camarade Jean-Pierre Dacheux et Cesare Battisti avaient partagé les mêmes bancs de l'Université Paris 8 et qu'ils étaient devenus amis.

Parce que le texte ci-dessous, auquel j'adhère totalement, a été publié sur le site de l'association « Ici et Ailleurs »1 rassemblement cosmopolite de philosophes dont Jean-Pierre Dacheux fut quelques années le Président.

Parce que le néo fascisme dont Cesare Battisti est la victime est ignoble et me donne envie de vomir.

Jean-Claude VITRAN

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« Il ne doit pas en sortir vivant ».

Une Internationale noire et ouvertement fasciste, du Brésil à l’Italie, se réjouit de l’arrestation de Cesare Battisti.

Mais les démocrates, les pro-européens, sont tout aussi heureux. Oui, on a enfin eu Battisti, il doit être en prison, même 40 ans après, même s’il n’est plus dangereux, même si, même si, même si…

En dépit de siècles de droit pénal, une histoire du droit bafoué, des procès grotesques, des accusations sans vérifications…on veut la prison, que la prison, même à vie. Vive la prison à vie ! Pourquoi ? Bon sang, parce que ce Battisti ne s’est jamais repenti !

On le voit bien. L’enjeu va au-delà de Battisti.

Battisti est un plébéien comme tant d’autres qui ont choisi la politique en prison dans des années de braise et de joie.

C’est ça l’intolérable.

Un anti-communisme fasciste ou démocrate pavoise, un anti-communisme, sans le communisme, avec le « spectre » du communisme. Il faut frapper le spectre, après avoir frappé les corps et les esprits de tous ceux qui se sont révoltés en 68 et après. Battisti, malgré lui probablement, est une des silhouettes encore vivantes, encore libres, de ce spectre, surtout de tous ceux qui n’ont pas baissé la tête. Dans un article immonde, d’un important quotidien italien, le journaliste, certainement laïc, démocrate et bien cultivé, parlait moins de la mise au pilori, de l’exposition fasciste du corps du prisonnier, que du « sourire malin » de Battisti. Malgré tout, Battisti, sous la barbichette, ricane encore. Ce prolétaire inculte nous défie toujours ! Au moins il arrêtera de boire des verres de caïpirinha au Brésil, en profitant des couchers de soleil sur la mer, dit le journaliste démocrate. Quel infâme, résume Salvini.

Avec Battisti, et la campagne anti-communiste en cours, on comprend que les années 68 sont toujours là.

Avec le retour de Battisti, reviennent en Italie quarante ans d’histoire ensevelie, refoulée.

Pour les anticommunistes, Battisti c’est le dernier scalp. La descente de l’avion de Battisti signe leur triomphe définitif.

Ils sont nombreux, mais ils ont peur.

A la fin, la mise en scène fasciste de l’arrestation de Battisti est un indice de quelques inquiétudes. Le « spectre » hante toujours les sommeils des bourgeois. Battisti doit croupir en prison, on doit jeter aux chiottes la clé de sa cellule. Soif de vengeance, mais aussi extrême tentative d’empêcher que les spectres sortent de leurs tombes.

Quand ils reviendront, ils seront des millions. Ils ne ricaneront plus. Ils souriront.

Un sourire vous enterrera tous.

Philippe Bruno


1.   https://ici-et-ailleurs.org/

mardi 11 décembre 2018

L'incomplétude des droits de l'homme.


Il y a exactement 70 ans, le 10 décembre 1948, 58 États Membres qui constituaient l’Assemblée générale de l'ONU adoptaient la Déclaration universelle des droits de l’homme à Paris au Palais de Chaillot.

Dans son article premier, cette déclaration énonce : « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Les 28 articles qui suivent sont l'énumération et le développement des différents droits qui découlent de l'article premier.

L’article 29 verrouille la déclaration en insistant sur la notion des devoirs.

    - L'individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible.

    - Dans l'exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n'est soumis qu'aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d'assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d'autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l'ordre public et du bien-être général dans une société démocratique.

    - Ces droits et libertés ne pourront, en aucun cas, s'exercer contrairement aux buts et aux principes des Nations Unies.

Chaque droit défini par la déclaration de 1948 a son corollaire qui est un devoir et c'est ce point que je désire développer.

Le Littré nous apprend les sens du mot devoir : « Ce qu'on doit faire, ce à quoi l'on est obligé par la loi ou par la morale, par son état ou les bienséances. » et aussi «  Faire son devoir, agir comme on doit agir. » Ce mot est ressenti comme une contrainte et a une charge négative. Peut-être vaudrait-il mieux chercher d'autres mots, par exemple : principe ou prescription voire responsabilité.

Pourtant, lorsque l'on veut faire société et vivre ensemble, il n'est pas possible de s'affranchir des devoirs.

Prenons deux exemples que nous vivons quotidiennement : la liberté d'expression1 qui permet de formuler ses opinions sans être inquiété. Encore faut-il ne pas injurier ni diffamer autrui, voilà le pendant qui fait corollaire à cette liberté. Lorsque vous rencontrez un feu tricolore vous vous arrêtez au feu rouge – un devoir – et vous repartez au feu vert – un droit.

L'image du feu tricolore est emblématique du propos et la preuve du vivre ensemble dans le respect de chacun. Dans ce cas particulier, sans respect du droit et/ou du devoir, impossible de circuler sans danger.

Cette vision des droits de l'homme peut déplaire à un certain nombre de militants. Il est le fruit d'une longue réflexion et surtout d'interventions mensuelles sur le sujet des droits auprès de mineurs délinquants auxquels il est bien difficile de ne pas parler de devoirs.

Il n'est, bien sûr, pas question de remettre en cause les droits de l'homme et iI est capital de les promouvoir car ils sont la pierre fondamentale nécessaire à l'établissement d'une société plus harmonieuse et moins inhumaine.

Cependant, les associations qui défendent les droits de l'homme devraient réfléchir sur ce point car en faisant le prosélytisme des droits sans évoquer les devoirs, trop de nos contemporains s'imaginent n'avoir que des droits et s'affranchissent des devoirs qui en sont les corollaires.

Jean-Claude Vitran




1 Article 19 de la DUDH

dimanche 11 novembre 2018

11 novembre 1918 - 11 novembre 2018


Nous sommes un jour exceptionnel.1

En effet, il y a juste 100 ans se terminait ce que d'aucuns appellent la « Grande Guerre » ce que je nomme une abominable boucherie.

Il faut, en effet, se rappeler :

Que la moitié des jeunes Français âgés de 20 ans en 1914 ont disparu à l'issue du conflit.

Il faut se rappeler :

Qu'il y a à déplorer 9,5 millions de morts ou disparus dont 1,4 million Français. A ces chiffres, selon les historiens, il manquerait 1 million de morts non comptabilisés par les différentes armées.


Il faut se rappeler :


Qu'il y a eu, chiffres effarants, 73 millions d'hommes mobilisés et 1 milliard d'obus tirés pendant les quatre années du conflit.


Il faut se rappeler :


Qu'en raison de la présence dans le sol d'obus, de balles, de cadavres humains ou d'animaux, 3 millions d'hectares sont déclarés toujours impropres à l'agriculture.


Il ne faut pas, bien entendu, passé sous silence les 639 fusillés pour exemple dont de nombreuses associations demandent, depuis longtemps, sans succès, la réhabilitation. A part un comportement ultra moraliste et conservateur ou peut être un patriotisme archaïque on ne comprend pas ce qui empêche à ces chefs d'Etats de prendre la décision que nous attendons tous

Mais je voudrais cette année, insister sur un point dont nous n'avons pas beaucoup entendu parler, pas d'inquiétude je ne parlerai pas des Maréchaux, non, je veux saluer le rôle exemplaire des femmes, de nos mères et grands mères, dans ce conflit.

Sans leur engagement, la victoire n’aurait pas été possible. Il faut en rappeler les circonstances mais en même temps il faut malheureusement modérer les jugements hâtifs sur leur émancipation après ces faits glorieux.

Elles ont connu une mobilisation sans précédent. La plupart d'entre elles ont remplacé les hommes enrôlés dans l'armée en occupant des emplois civils ou dans les usines de fabrication de munitions. Dans les campagnes les femmes ont assumé les travaux des champs à partir de l’été 1914. Des milliers ont servi dans l'armée dans des fonctions de soutien, par exemple en tant qu'infirmières.

Marie Curie en fût un brillant exemple.

Cette mobilisation féminine a atteint son apogée fin 1917.

Malgré la loi du 3 juin 1915 qui leur a transféré la puissance paternelle pour la durée du conflit, la sortie de guerre se traduit par un renvoi massif des femmes des secteurs de l'économie auxquels le conflit leur avait donné accès.

Au moment de l'armistice, ingrat, le gouvernement les incite à retourner à leurs activités antérieures. On a plus besoin de vous, retournez donc à vos casseroles ! C'est tout dire.

Le ministre Loucheur propose un mois de salaire aux ouvrières des usines d'armement si elles quittent leur travail avant le 5 décembre.

On considère souvent que la Grande Guerre a marqué un tournant dans l’émancipation féminine. C'est faux, car s’il est vrai qu’elles obtiennent un nouveau statut durant la guerre, au moment de l’armistice, beaucoup de choses retournent comme avant.

Dès qu’on n’a plus réellement besoin d’elles dans l’industrie, leur salaire baisse.
Les avantages acquis n’ont donc pas été très durables. Le changement est superficiel et provisoire.

Du point de vue de la politique, on ne peut pas parler d'émancipation, seules les femmes allemandes obtiennent le droit de vote en 1919.

En France, celui-ci avait été approuvé par l’Assemblée nationale mais il a été finalement rejeté par le sénat en 1922. Pour les sénateurs, de gauche, Oui, vous avez bien entendu, de gauche, les femmes, celles qui avaient concouru à la victoire, sont considérées comme d’éternelles mineures forcément influençables et soumises au bon vouloir et à la domination des hommes, incapables d’apporter « la modération de langage et la netteté des conceptions, qui sont indispensables dans les usages parlementaires ». Une autre vieille barbe s'exclame : « Séduire et être mère, c’est pour cela qu’est faite la femme » pas pour voter, etc ...

Il faudra attendre 1945 pour qu'elles obtiennent ce droit de vote et 1965 pour qu'enfin, elles puissent ouvrir un compte bancaire ou conclure un contrat de travail sans l'autorisation de leurs pères ou de leurs maris.

La seule avancée est dans la mode : abandon du corset, des vêtements longs et ajustés, des chapeaux encombrants, des chignons et, tout de même, d’une indéniable libération des moeurs qui se déploie cependant nuancé par la codification du deuil, par l’ordre moral et par la répression des pratiques contraceptives qui sont condamnées par la loi.

C'était il y a 100 ans. Avons nous vraiment évolué ?



 Jean-Claude VITRAN



1 Allocution prononcée le 11 novembre 2018 devant le monument de la Paix du cimetière de Pontoise

samedi 22 septembre 2018

Jean-Pierre Dacheux nous a quitté.


La maladie a eu raison de la résistance de Jean-Pierre.

Entouré de son extraordinaire famille, il s'est, comme il le pressentait, « effacé doucement » dans la soirée du 8 septembre.

Ce sont les Rroms1 qui nous avaient fait nous rencontrer il y a une quinzaine d'années. A l'époque, pour la Ligue des Droits de l'Homme, je m'intéressais à l'histoire et la culture de ce peuple et l'on m'avait indiqué Jean-Pierre, un presque voisin, comme étant l'un des spécialistes de ce peuple méconnu.

Depuis ce jour, nous ne nous sommes plus quittés. Nous échangions, de vive voix ou par téléphone, quasiment chaque jour sur les sujets les plus variés - politiques, sociétaux, philosophiques … - Puis à partir de 2008, nous avons décidé de tenir, à quatre mains, ce blog « Résistances et Changements ».

" Quand un ancien meurt, c'est une bibliothèque qui brûle." Ce proverbe, chinois ou africain, peu importe, s'applique particulièrement à Jean-Pierre tant sa culture et son inextinguible soif de savoir et de transmission étaient vastes. Lorsque nous échangions, j'avais l'impression qu'il avait déjà vécu plusieurs vies, tellement, les sujets et les occupations dont il me parlait étaient différents et multiples.

Jeune, il choisit la profession de maître puis directeur d'école et se consacra, en fin de carrière, aux enfants en difficulté. C'est ce qui lui fit rencontrer les enfants des Gens du voyage et des Rroms.

Ces rencontres orienterons définitivement les choix de Jean-Pierre qui à sa retraite reprend, lui aussi, le chemin de l'école, ou plutôt de l'Université, et obtient plusieurs licences et un doctorat de philosophie couronné par une thèse : « Les interpellations tsiganes de la philosophie des lumières. »

A partir de là, il consacre une grande partie de son temps à la défense de la population Rroms, il écrit plusieurs livres et de nombreux articles sur le sujet.

Jean-Pierre, boulimique de l'écriture, qui passait chaque jour plus de 10 heures à réfléchir, à écrire, à travailler à son bureau avait par ailleurs beaucoup d'autres pôles d’intérêt.

Il fut un temps, Conseiller Régional et Conseiller Municipal d'Eragny en charge de l'éducation et de la culture. Farouchement opposé au nucléaire, il animait la Maison de la vigilance face à la base nucléaire de Taverny et militait dans le Réseau Sortir du Nucléaire. Il s'opposait à toutes les formes de violence dans le Mouvement pour une Alternative Non violente (MAN).

Il était aussi Président d'une association internationale de philosophes « Ici et Ailleurs2 ».

Cette liste n'est pas exhaustive, car Jean-pierre répondait toujours présent quand il s'agissait de prendre la défense des autres.

Infatigable défenseur des Droits de l'Homme, humaniste et homme de valeurs, durant toute son existence, toutes ses actions militantes qui furent innombrables, étaient dirigées vers l'Homme et la transmission du savoir ; il avait ce sens aigu de la pédagogie qu'il utilisait pour nous amener à nous interroger sur les grands problèmes que traversent nos sociétés.

Mais, cette trop rapide énumération des activités de Jean-Pierre serait incomplète si j'omettais son engagement viscéral pour l'écologie.

Une écologie raisonnée dégagée de la politique.

Jean-Pierre, comme beaucoup d'entre-nous, était très inquiet des conséquences du dérèglement climatique, de l'anarchie liée à la croissance et au système économique.

Il s’inquiétait du monde que nous laissons à nos descendants.

Pour la mémoire de Jean-Pierre, je continuerai à tenir ce blog. Il ne sera, bien entendu, plus tout à fait le même car il y manquera sa patte ... mais je continuerai !

Jean-Claude VITRAN


1.   J'écris Rrom avec deux R car, contre de nombreux détracteurs, Jean-Pierre Dacheux défendait cette orthographe. Les deux orthographes sont admises.

2.   https://ici-et-ailleurs.org/l-association/

mardi 11 septembre 2018

Histoire de nénuphar ... histoire du monde.

Ce texte date du 21 août 2016, il est toujours d'actualité ; peut-être d'ailleurs que le point de bascule est dépassé. 
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Vous creusez un étang.

Vous y plantez un nénuphar qui possède 1 feuille.

Chaque jour le nombre de feuilles doubles.

Si vous savez que l'étang sera complètement recouvert en trente jours, quand sera-t-il recouvert seulement à moitié1 ?

Ce petit problème résume l'histoire de notre monde.

Les scientifiques appellent « point de bascule2 » le jour où l'étang ne sera recouvert qu'à moitié.

Aujourd'hui, malgré toutes les promesses le système économique mondialisé, ne prend pas en compte ces bouleversements alors que les mutations s'accélèrent : changement climatique, évolution de la population, perte et transformation des écosystèmes, extinctions des espèces, pollution, épuisement des énergies fossiles … et que le point de bascule est peut-être pour demain.

Nous devrions être tous effrayés par cette pensée.


Jean-Claude VITRAN

1 Le 29ème jour.


2 Voir le film "Demain" et le livre tiré du film : "Demain, un monde nouveau en marche" de Cyril Dion – Editions Actes Sud