dimanche 5 décembre 2010

Pour la réouverture des "Cahiers de doléances"

simone weil_puteaux.jpgSimone Weil, agrégée de philosophie, écrivit, peu avant son décès, en 1943, une Note sur la suppression générale des Partis Politiques (Réédition chez Climats, en 2006).
http://www.atelier-idees.org/archive/2010/01/19/simone-weil-1909-1943-note-sur-la-suppression-generale-des-p.html

Elle y rappelle que l'idée de parti n'entrait pas dans la conception française de la politique française en 1789, sinon comme mal à éviter, mais il y eut le club des Jacobins.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Club_des_Jacobins

Le jacobinisme l'a emporté et domine encore. Il contient deux tares insurmontables : la suppression de la diversité culturelle, idéologique et géographique (c'est une machine unificatrice totalitaire) d'une part, et l'obligation de faire agir les citoyens dans le cadre du ou des partis qui raflent l'expression démocratique (cela conduit au parti unique ou -ce qui revient au même- au bipartisme centrifugeur), d'autre part.

Simone Weil a analysé, avec rigueur, le processus qui tue la politique en la confiant aux partis. Il n'a jamais été aussi urgent de la relire et de méditer ses observations doublées de recommandations.



Notre idéal républicain procède entièrement de la notion de volonté générale due à Jean Jacques Rousseau. "Une autorité n'est légitime que si elle émane de tout le corps social dont les membres, égaux entre eux, sont les citoyens. Seule la volonté générale doit être souveraine. La loi en est l'expression. La volonté générale n'est pas la somme des volontés particulières, elle est la volonté qui veut le bien commun".

La vérité est une. La justice est une. Les erreurs, les injustices sont indéfiniment variables. Ainsi les hommes convergent dans le juste et le vrai, au lieu que le mensonge et le crime les font indéfiniment diverger...

Il y a deux conditions indispensables pour appliquer la notion de volonté générale :

* qu'il n'y ait dans le peuple aucune passion collective

* que le peuple ait à exprimer son vouloir à l'égard des problèmes de la vie publique et non pas à faire seulement un choix de personnes... C'est en 1989, seulement, que s'exprima une pensée collective dans les cahiers de revendications (de doléances).

Pour apprécier les partis politiques selon le critère de la vérité, de la justice, du bien public, il convient d'en discerner les caractères essentiels :

* un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective

* un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres,

* la première fin et, en dernière analyse, l'unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration.

La croissance matérielle du parti devient l'unique critère par rapport auquel se définissent en toutes choses le bien et le mal. Dès lors que la croissance du parti constitue un critère du bien, il s'ensuit inévitablement une pression collective du parti sur les pensées des hommes. Cette pression s'exerce en fait, elle s'étale publiquement. Elle est avouée, proclamée. Cela nous ferait horreur, si l'accoutumance ne nous avait pas endurcis.

Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice. La pression collective est exercée sur le grand public par la propagande.

Les partis parlent, il est vrai, d'éducation à l'égard de ceux qui sont venus à eux, sympathisants, jeunes, nouveaux adhérents. Ce mot est un mensonge. Il s'agit d'un dressage pour préparer l'emprise bien plus rigoureuse exercée par le parti sur la pensée de ses membres.

Supposons un membre d'un parti, député, candidat à la députation, ou simplement militant, qui prenne en public l'engagement que voici : « Toutes les fois que j'examinerai n'importe quel problème politique ou social, je m'engage à oublier absolument le fait que je suis membre de tel groupe, et à me préoccuper exclusivement de discerner le bien public et la justice ». Ce langage serait mal accueilli. Les siens et beaucoup d'autres l'accuseraient de trahison.

Si un homme, membre d'un parti, est absolument résolu à n'être fidèle en toutes ses pensées qu'à la lumière intérieure exclusivement et à rien d'autre, il ne peut pas faire connaître cette résolution à son parti. Il est donc vis- à- vis de son parti en situation de mensonge. C'est une situation qui ne peut être acceptée qu'à cause de la nécessité qui contraint à se trouver dans un parti pour prendre part efficacement aux affaires publiques. Mais alors cette nécessité est un mal, et il faut y mettre fin en supprimant les partis.

On tenterait vainement de s'en tirer par la distinction entre la liberté intérieure et la discipline extérieure. Car il faut alors mentir au public, avec qui tout candidat élu a une obligation particulière de vérité. De ces trois formes de mensonge, au public, au parti et à soi-même, la première est de loin la moins mauvaise. Mais si l'appartenance à un parti contraint toujours, en tout cas, au mensonge, l'existence des partis est absolument, inconditionnellement un mal.

Le mensonge, l'erreur- mots synonymes- ce sont les pensées de ceux qui ne disent pas la vérité, et de ceux qui désirent la vérité et autre chose en plus. Par exemple qui désirent la vérité et en plus la conformité avec telle ou telle pensée établie.

Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l'étendue d'un pays, pas un esprit ne donne son attention à l'effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice et la vérité. Il en résulte que -sauf un très petit nombre de coïncidences fortuites- il n'est décidé et exécuté que des mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité. Si l'on confiait au diable l'organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux.

La conclusion, c'est que l'institution des partis semble bien constituer du mal à peu près sans mélange. Ils sont mauvais dans leur principe, et pratiquement leurs effets sont mauvais. La suppression des partis serait du bien presque pur. Les candidats diraient aux électeurs, non pas : « j'ai telle étiquette »- ce qui pratiquement n'apprend rigoureusement rien au public sur leur attitude concernant les problèmes concrets- mais je pense telle ou telle chose à l'égard de tel, tel, tel grand problème ».Les élus s'associeraient et se dissocieraient selon le jeu naturel et mouvant des affinités.

Hors du Parlement, comme il existerait des revues d'idées, il y aurait tout naturellement autour d'elles des milieux. Mais ces milieux devraient être maintenus à l'état de fluidité. On en est arrivé à ne presque plus penser, dans aucun domaine, qu'en prenant position « pour » ou « contre » une opinion. Ensuite on cherche des arguments, selon le cas, soit pour, soi contre, c'est exactement la transposition de l'adhésion à un parti. D'autres ayant pris position pour une opinion, ne consentent à examiner rien qui lui soit contraire. C'est la transposition de l'esprit totalitaire.


Presque partout -et même souvent pour des problèmes purement techniques- l'opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s'est substituée à l'opération de la pensée. ...C'est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques et s'est étendue, à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée.

Il est douteux qu'on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques.

Simone Weil n'a pas conseillé d'en revenir aux Cahiers de doléances ! C'est pourtant une voie à explorer, à rouvrir, à débroussailler, à débarrasser de ses vieilleries, à visiter armés de nos ordinateurs, à faire prendre à tous ceux qui croient que ce qu'ils pensent doit passer par les chemins tout tracés où se trouvent les guides des partis. Au reste nous n'avons pas le choix : ou bien les partis continueront de régner sur la politique et la politique ne sera plus que caricatures; ou bien ce sont les citoyens qui, eux-mêmes, règneront sur la politique laquelle cessera, alors, d'être ce que le peuple subit pour devenir ce qu'il cherche et veut.

http://www.keystagehistory.co.uk/images/O3-6-2i1.JPG

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux