lundi 6 février 2012

Clémenceau contredit Guéant




Clémenceau, en 1885, s'en prenait, et avec quelle rudesse, à Jules Ferry dont on n'a voulu retenir que la création de l'école publique, laïque et obligatoire mais qui fut, aussi, le colonialisme français personnifié (ce que nous avons, bien sûr, durant des décennies, voulu ignorer et oublier).

Voici donc plus d'un siècle que les propos de M. Guéant se sont trouvés, comme par avance, fustigés par l'un des plus célèbres orateurs républicains, Georges Clémenceau, à qui il y eut aussi bien des reproches à faire, mais qui fut intraitable sur le plan de la défense des droits, comme son attitude durant l'affaire Dreyfus le prouva.

Il y a, aujourd'hui, au XXIe siècle, une vraie souffrance à subir les paroles irresponsables d'un ministre qui confond tout et prétend placer l'occident au-dessus du monde entier. L'électoralisme, décidément, permet le cynisme total ! Puissent les prochaines semaines nous débarrasser de ces personnages qui nous font honte.

 Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux
 Clémenceau et Ferry, en 1885

Voici, après le discours de Jules Ferry, auteur du « premier manifeste impérialiste qui ait été porté à la Tribune » (de l'Assemblée nationale), selon Charles-André Julien, la réponse cinglante de Georges Clémenceau, le 30 juillet 1885. Voir : http://www.affection.org/forum-derniere-page_70025.htm)

« Je passe maintenant à la critique de votre politique de conquêtes au point de vue humanitaire. [...]" Nous avons des droits sur les races inférieures. " Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation.
Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit.
Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! [...]


Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n’est autre chose que la proclamation de la puissance de la force sur le Droit. L’histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette unique prétention. C’est le génie même de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. [...]


Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! [...] Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium qu’il répand, qu’il impose s’il lui plaît. Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’homme !


Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie. »




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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux