lundi 10 janvier 2011

Laisser crever les pauvres pour pouvoir enfin vivre entre nous ?


Stéphane Hessel n'est pas seul...

Comme chaque année, le 2 janvier, quelques résistants et enfants de résistants se réunissent à Signes, dans le Var, pour honorer la mémoire d’un groupe de maquisards qui se battaient pour la libération de notre pays et pour créer un monde meilleur, en accord avec les valeurs de Liberté, d’Égalité et de Fraternité et le programme du Conseil National de la Résistance (CNR).

La présidente de la section du Var de l’Association des Anciens Combattants de la Résistance (ANACR) a rappelé les valeurs de ce programme en les comparant à ce que nous voyons aujourd’hui.

Le représentant du gouvernement et certains élus, agacés par des propos aussi incongrus, ont quitté la salle en signe de dénégation.

D’aucuns se sont posés la question de savoir si parler de générosité dans notre société sera devenu inconvenant.

Il est effectivement inconvenant de parler de générosité, terroriste d’employer le mot de fraternité dans la « nouvelle » société sarkozienne construite sur l’individualisme et le profit, sur la peur de l’autre, sur le rejet de l’étranger, sur la dangerosité des jeunes qui habitent en banlieue et qui sont donc de potentiels délinquants. Surtout ne pas leur tendre la main, s’ils en sont là c’est de leur faute, il faut les laisser crever pour qu’enfin nous puissions vivre entre nous.



Tel est le discours qui fut source de discorde :

M. le préfet, M.M les maires, conseillers généraux, régionaux,
Mesdames et Messieurs les présidents d’associations,
Chers camarades et chers amis de la Résistance ;

Merci de votre présence fidèle, année après année, pour commémorer le souvenir des 10 maquisards et du courageux berger Ambroise Honnorat abattus à la Limatte le dimanche 2 janvier 1944 au matin.

Il y a maintenant 67 ans. C’est l’âge qu’avait le pauvre berger Honnorat. Tous les autres étaient très jeunes bien que vétérans de la Résistance armée, fondateurs pour la plupart du camp FAITA en février 1943. Leur groupe était le camp MARAT.

Nous voulons rappeler leurs noms :
Alphonso, officier aviateur de l’armée italienne
Paul Battaglia, 23 ans, ouvrier tailleur à Sainte Maxime
Joseph Gianna
Amédée Huon, 22 ans, pompier dans la région parisienne
Yvan Joanni, maitre skieur savoyard
Georges Lafont, 21 ans, matelot, originaire de Gironde
Jean Perrucca, 24 ans, originaire de Savoie
Pierre Valcelli, 22 ans,ouvrier céramiste à Salernes
Serge Venturrucci, 22 ans, ouvrier boulanger au Luc
ainsi qu’Ambroise Honnorat, 67 ans, berger à Limattes.

A l’appel de leurs noms nous joignons toujours ceux de Lucien Henon, leur camarade, et de Sansonetti et Basset, disparus tous trois dans l’abjection des camps de la mort parce qu’ils avaient commis le crime de donner une sépulture décente aux maquisards massacrés avec férocité.

Au souvenir des 14 de la Limatte associons celui des 8 jeunes gens de Siou Blanc arrêtés sans armes, fusillés le 17 juin à la Rouvière, deux autres à Méounes le 20 juin, le souvenir des 29 patriotes assassinés au premier charnier le 18 juillet et enfin - nous disons enfin parce que le chiffre total est énorme -, des 9 du deuxième charnier, le 12 août, après d’horribles tortures.

Une élite française et internationale, depuis les Italiens tombés à Limatte le 2 janvier, jusqu’à l’Américain Muthular d’Errecalde, le 12 août...

Et souvenons nous de la population de Signes qui a fait preuve de courage et de dignité. Les enquêteurs n’ont jamais pu obtenir d’elle aucun renseignement. Nous la remercions au nom des suppliciés de Signes.

Ceci se passait voici plus d’un demi siècle.

Une question se pose toujours devant l’injuste sort réservé à ces jeunes martyrs. Pourquoi avaient-ils pris ce risque ? Quelles étaient leurs principales raisons ? Nous connaissons la réponse en ce qui les concernait, au présent, en 1944. Tous les résistants l’ont dit et répété : leur première motivation a été la défense de la France. La deuxième, surtout pour quelques uns, dont ces jeunes FTP faisaient assurément partie, a été le projet de rendre les hommes heureux. Le programme du CNR s’appelait “les jours heureux”. Ils ont réussi leurs deux paris. La France libérée, libérée par nos alliés mais aussi par elle même, a pu mettre en place le programme pour lequel ces hommes avaient donné leur vie.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Que penseraient-ils de nous s’ils pouvaient connaître notre monde et nos actions ? Diraient-ils toujours “oui, je referais ce chemin” ? ou ne se demanderaient-ils pas s’ils n’ont pas donné leur seule vie pour des hommes et femmes indifférents aux deux causes qui leur tenaient tant à cœur ?

Leur regard ne peut être que sévère. Nous avons laissé se dissoudre la France dans un magma informe et nous sommes en train de laisser se dilapider toutes les conquêtes sociales acquises à la Libération.

Faisons un état des lieux.
Des boutades en forme de provocations nous ont pourtant avertis.
Warren Buffet, milliardaire américain, 1ère fortune mondiale en 2008, nous a dit : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ».

En 2007 c’est Denis Kessler qui nous a fièrement annoncé : « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. […] Il est grand temps de le réformer ».

Comment imaginaient-ils réussir un pareil projet ? La réponse tient en partie dans cette autre boutade de Patrick Le Lay en 2004 « à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit ».

Comment concilier ce “métier” avec la 4ème des mesures à appliquer, dès la libération du territoire, « assurer la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères » ?

Ces Résistants de 44 nous regardent, se demandant jusqu’où nous allons accepter l’inacceptable. Ils peuvent être rassurés. La Résistance en 2011 a déjà bien commencé et elle se développe.

L’ANACR n’a cessé et ne cesse de rappeler les valeurs de la Résistance et l’importance du programme du CNR. Les résistants, malgré leur âge et leur fatigue continuent de témoigner sans relâche dans les lycées et collèges, décrivant la Résistance, ses valeurs, ses combats. Au cours des manifestations de cet automne contre la loi sur les Roms et celle de la réforme des retraites, ses membres à Draguignan comme à Toulon ont distribué des tracts expliquant notre refus de ces lois. Armand Conan, tenant un écriteau sur lequel était écrit “Moi, résistant, 90 ans, 34 ans de retraite = CNR ; Je vous soutiens” a été déclaré grand vainqueur à l’applaudimètre par Var Matin.



Armand Conan, (photo Sylvain Gaillard)

Stéphane Hessel vient de publier un petit opuscule qui s’appelle Indignez vous et dont le succès montre que l’indignation est dans le cœur de beaucoup de Français. Ce petit livre est un discours qu’il a fait, en 2008, lors du rassemblement maintenant bien connu des Glières. Nous avons décidé d’organiser un semblable rassemblement dans le Var et, le 22 mai, un collectif d’associations mené par l’ANACR et la Ligue des Droits de l’Homme organisent un pique-nique républicain à La Seyne. Nous y présenterons le Pacte pour les droits et la citoyenneté de la LDH et des résistants prendront la parole. Vous êtes tous conviés au pique-nique et si vous le désirez à faire partie du collectif.

Moins connu mais tout aussi indigné est le sénateur du Vermont Bernie Sanders. Fin novembre 2010 il a prononcé un long discours devant ses collègues du Sénat américain. Vous pouvez l’écouter et le lire sur le blog de la lettre du lundi ou en cherchant Bernie Sanders sur Google.

Le discours commence ainsi : « Il y a une guerre en cours dans ce pays, je ne fais pas référence à la guerre en Irak ou en Afganistan, je parle d’une guerre menée par certains des gens les plus riches et les plus puissants de ce pays contre les familles des travailleurs, contre la classe moyenne qui rétrécit et disparaît. En 2007 le 1% des gros revenus a fait 23.5% de tous les revenus, plus que les 50% du bas de l’échelle... Il y a une guerre en cours, la classe moyenne lutte pour sa survie, elle s’attaque aux forces les plus riches et les plus puissantes dans le monde ,dont la cupidité n’a aucune limite, et si nous ne commençons pas à nous battre avec elle et à représenter ces familles, il n’y aura plus de classe moyenne dans ce pays ».

Bernie Sanders vient de retrouver la solution que les Résistants avaient appliquée avec la création du CNR. Nous devons tous nous unir contre ce 1%. Dans cette salle où nous ne sommes pas cent, statistiquement il ne devrait pas y avoir de représentant de ce groupe. Nous sommes donc d’accord entre nous. Pourquoi croyons nous que nos positions politiques sont si éloignées les unes des autres que le mot “politique” doive être tabou ? Le CNR n’était-il pas un concentré de politique ? Et l’union de toutes les familles politiques en son sein n’a-t-il pas été plus efficace que leur négation ?

Oui, nous devons arriver à nous unir, ne serait-ce que pour pouvoir nous dire que les 10 maquisards morts le 2 janvier à Signes nous donnent raison.

Je vous remercie.

Claude Roddier

Cité et commenté par Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux