mardi 30 mars 2010

Réformes, rigueur et croissance

Il faut se prendre au mot et s'en prendre aux mots. Les mots sont bifaces. D'un côté on voit le positif, de l'autre le négatif. Toute médaille a son envers, dit-on. Il en est ainsi des mots dont on use dans le domaine de l'économie politique.

Réforme se comprend comme un changement. Soit ! Mais de quel changement s'agit-il ? Le vieux cheval qu'on envoie à la réforme est conduit à l'abattoir. Le militaire du contingent qu'on réformait était inapte à porter les armes, soit pour incapacité physique préalable à son entrée dans l'armée, soit à cause des blessures reçues au combat. Réformer, en ce sens réduit.

Être en forme, au contraire, c'est être bien dans son corps. On peut être "en forme" plusieurs fois de suite, mais la reforme (sans l'accent aigu) n'existe pas. Réformer renvoie toujours à un passé. Soit on rectifie pour faire mieux, soit on sacrifie ce qui est devenu obsolète. Toute réforme est donc ambigüe. Ou bien on améliore l'ancien, ou bien on supprime une partie, voire le tout, de ce qui ne convient plus.



Les réformes auxquelles tient l'actuel gouvernement consistent à prendre appui sur ce qui fait difficulté pour trouver prétexte à réduire, ou éliminer, des dispositions sociales qui font obstacle à la liberté de produire. Réformer le capitalisme même, c'est supprimer ce qui lui nuit, fut-ce en sacrifiant quelques intérêts que des imprudents, par cupidité, ont trop laissé apparaitre.

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La rigueur, mot tabou, contient aussi une double charge. En positif, elle signifie : sérieux, modération, honnêteté et lutte contre tout laxisme dilapidateur. En négatif, il signifie : autoritarisme, restriction, sévérité et suppression d'avantages acquis par le plus grand nombre. Dans rigueur, il y a un mélange de responsabilité et de brutalité. D'un côté, on voit la vertu et, de l'autre, la rigidité.

La croissance aussi est lourde d'ambiguïtés ! Elle contient l'idée d'un plus et d'un mieux, mais sans jamais dire si davantage de richesse (matérielle ou monétaire) est meilleur pour l'humanité dans son ensemble. La croissance est une poussée mais, à la différence de la plante qui s'élève vers le haut, y compris quand il lui faut pour cela s'enraciner profondément, la croissance économique ne s'intéresse pas à la direction que prend ce qu'elle fabrique, ni même à la nature de ce qu'elle cultive; ce qui importe, c'est ce qui rapporte. La confusion entre croissance et progrès, comme entre croissance et développement, est volontaire. L'amélioration qu'on souligne, ce n'est pas la satisfaction des besoins, c'est la progression des avoirs. Il y a conflit d'intérêts entre ceux qui veulent le progrès humain, le développement partagé et ceux qui veulent, d'abord, le progrès de la rentabilité et le développement de leurs entreprises.

C'est donc le sens des mots (autant la direction qu'ils prennent que la compréhension qu'on en a) qu'ils convient d'analyser.

Oui à la réforme si elle va dans le sens d'une meilleure organisation de la vie en commun avec justice et équité (c'est-à-dire, -depuis Jean-Jacques Rousseau, on y revient nécessairement et périodiquement- : la renonciation à l'inégalité entre les hommes !). Si la réforme masque l'extension des privilèges, eh bien, c'est non !

Oui à la rigueur, si l'effort devient acceptable parce que partagé, et proportionné aux forces et moyens des citoyens. Quand l'objectif est stimulant et si chacun y trouve de quoi satisfaire une partie de ses espérances, il vaut la peine de donner son accord à des sacrifices, et de faire confiance à des organisateurs compétents pour coordonner les activités de tous.

Mais non à la croissance, en toute circonstance, pour peu qu'elle soit décrétée. On ne fait pas pousser les fleurs en tirant dessus. La croissance n'est pas un objectif. C'est un résultat. Quand l'hiver est passé, après le repos total du sol, vient la montée de la sève. À vouloir produire sans pause, ni recherche prudente de ce qui prime, on accumule toutes les erreurs. On encrasse, on pollue, on essouffle, on disloque, on détourne de leur usage des dispositifs que des générations d'êtres humains, non sans se tromper souvent, mais avec peine et constance, ont réussi à inventer et à maîtriser. L'action économique, géniale et fragile, n'est pas un moteur qui s'emballe et, pourtant, tout se passe comme si la machine industrielle tournait sans freins, ni limites, ni choix. Cette course en avant est mortelle.



Une image cinématographique illustre cette situation historique où les fausses réformes, la rigueur qu'on impose aux moins pourvus, la croissance mythique et vaine, s'interpénètrent. Dans Il était une fois dans l'Ouest, un père, sur les épaules de son enfant, la corde au cou, ne doit sa survie qu'à l'énergie de ce fils qui, bien sûr, finit par s'écrouler. Il était une fois, en occident, des civilisations qui fonctionnaient à l'envers, qui reposaient sur les générations à venir, qui dilapidaient tous leurs biens pour en profiter tout de suite. Ce faisant, non seulement les hommes sacrifiaient ceux qu'ils mettent au monde, mais ils se sacrifiaient eux-mêmes...

Marcher sur nos pieds plutôt que sur la tête : c'est là tout le sens de l'engagement politique en ce siècle. Prenons nous au mot !

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux