vendredi 25 novembre 2016

Démocratie et citoyenneté


De l'actualité très immédiate de vieux concepts.

A – Démocratie et pouvoir :

Aujourd'hui, en ce temps de « présidentialite » aigüe, une maladie politique qui, depuis des décennies, affecte, de plus en plus gravement, nos sociétés, nous voici invités à revisiter la démocratie et, si possible, à la revivifier, mais ce ne peut se faire sans conflits ni ruptures. Comme son étymologie l'indique en permanence – et pourquoi donc avons-nous perdue de vue cette origine du mot ? –, la démocratie est le pouvoir du peuple, un pouvoir qui reste à donner, à rendre, à restituer à tous les humains vivants qui veulent être les maîtres de leur vie, qui veulent vivre et non pas être vécus.

À cet égard, la démocratie, depuis le temps des Lumières et les premières années de la Révolution française, a été d'abord présentée comme l'inverse de la monocratie appelée aussi monarchie. Cependant, il n'a pas suffi de décapiter les rois ou de créer des textes constituant majeurs, en Angleterre, aux États-Unis1 et en France2 pour éradiquer la monocratie. Nous y sommes encore plongés et la monarchie républicaine, comme on dit parfois, n'a rien de républicaine, elle est l'héritage d'un passé royaliste que nous n'avons pas su totalement expurger.

L'expression « Le pouvoir du peuple » n'a pas été totalement éclairée par la citation d'Abraham Lincoln (« La démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », une formule lancée lors de son discours de Gettysburg, en 1863, une citation mille fois reprise depuis, et intégrée au sein de nos propres Constitutions successives de 1946 et 1958.3 Car le « gouvernement du peuple » peut, en effet, prendre un double sens : gouvernance sur le peuple, c'est-à-dire conduite du troupeau humain comme, plus tard le dénoncera Alain Brossat, citant Foucault4, ou bien : gouvernement des affaires publiques par le peuple lui-même, comme nous y invitait déjà Pierre Mendès-France5, en 1962, l'année même à partir de laquelle le Président de la République devenait éligible au suffrage universel, dès 1965 !

Parvenus à ce premier point de notre réflexion, il devient impossible de ne pas relire Rousseau, avec l'aide de quelques contemporains compétents6 ou, au moins, de faire référence à la pensée de celui qui, avec le Contrat social7 fonda la démocratie moderne, tout en en précisant les limites. Car les mots pour dire le pouvoir (kratos en grec) ou le commandement ( arkhê), ne manquent pas8, mais il n'en est qu'un seul pour dire que le pouvoir de tous est l'affaire de chacun et c'est : démocratie.

Un gouvernement démocratique, pour Rousseau, est celui dans lequel le peuple, en tant qu'unique souverain, exprime, dans la loi, la volonté générale. Mais Rousseau n’est pas un idéaliste, car il est conscient de la difficulté d’un gouvernement direct. En effet, ce régime parfait ne peut fonctionner que si les citoyens sont vertueux, dédiés à la cause commune, et agissent pour le bien commun, dans le respect de cette volonté générale. Rousseau inclut, à cet effet, un programme d’éducation politique des citoyens et, un mois seulement après Du contrat social (avril 1762), paraît l'Émile (mai 1762). Ce qui ne l'empêche pas de conclure, avec mélancolie, que : «  s’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ».
Nous convient-il à présent ? N'oublions pas qu'au XVIIIe siècle, la majorité des habitants de notre pays ne savait ni lire ni écrire et ne parlait pas français. Les Cahiers de doléance, rédigés au début de l'année 1789, paroisse par paroisse, pour les États généraux, eurent grand besoin du concours d'écrivains publics locaux. Cette expression politique supérieure du peuple village par village, (la plus haute, historiquement, selon la philosophe Simone Weil9,), point de départ du grand mouvement révolutionnaire, fut la preuve même de la puissance de la démocratie mise en œuvre. Au moment où tout est remis en questions, la démocratie véritable commence par la consultation et le débat au sein du peuple, c'est-à-dire de toutes les catégories de nos populations, informées, cultivées, expérimentées, communicantes, comme jamais ce ne le fut au cours des deux siècles précédents.

B - Les enseignements de la récente élection présidentielle aux USA :

1 - Pour être candidat à la présidence des États-Unis, il faut être très, très riche, (milliardaire, comme Donald Trump, ou soutenue par des puissances financières, comme Hillary Clinton qui a recueilli encore bien plus de fonds que son rival). Quand c'est l'argent qui fait la réussite électorale, ne parlons plus de démocratie véritable.

2 – Quand les mêmes règles ne s'imposent pas à tous, quand le vote populaire peut contredire le vote par État sans le modifier, quand les disparités peuvent interdire l'égalité des chances électorales, la démocratie est mise à mal.

3 – Si l'élection dépend de votes indirects, le résultat peut, en effet, être inversé, comme on l'a vu, en 2000, quand Al Gore, vainqueur dans les urnes, avait été battu par le vote des grands électeurs. Cette conséquence du vote par État où le parti vainqueur rafle tous les mandats de grands électeurs, où s'annulent toutes les voix minoritaires, peut avoir des suites et des conséquences catastrophiques comme on l'a vu au cours de la présidence de George W. Bush. Quand une voix ne vaut pas une voix, la démocratie est bafouée.

4 - Le vote Trump est le vote de la revanche des « petits Blancs » qui n'ont jamais accepté l'élection d'un Noir à la tête des USA. Ce racisme anti Noir débouche trop fréquemment sur la violence. Les propos sexistes proférés contre la femme politique qu'est Hillary Clinton manifestaient la même haine d'ultra conservateurs qui menacent la démocratie.

5 – Le blocage de fait qui interdit l'apparition de nouvelles sensibilités politiques pouvant se situer à l'extérieur des partis démocrate ou républicain enferment le système électoral dans un passé dont les citoyens ne peuvent sortir. Un gouvernement par simple alternance livre le pays à la stagnation de la démocratie.

6 – Aux USA, l'âge des candidats est limité « par le bas » (35 ans) mais point « par le haut ». L'exercice du pouvoir suprême, même pour 4 ans, ne saurait être confié à des septuagénaires. D'autant que cela rend improbable ou fragile une réélection. La démocratie suppose de pouvoir faire appel à des candidats dans la force de l'âge et ouverts à des idées neuves.

7 – Cette élection donne à penser que les pratiques électorales se sont viciées et pas seulement aux États-Unis. Que ce soit par défaut (quand on ne peut voter librement), par trahison (quand les élus ne respecte pas leurs mandants), par détournement (quand l'on ne peut plus voter pour mais seulement contre ce qu'on craint le plus !), par habitude (quand on satisfait à une tradition mais sans conviction), par lassitude (pour se débarrasser d'une obligation morale), par soumission (aux pressions que nos appartenances, familiales, religieuses exercent sur nos choix)..., alors voter n'a pas de sens démocratique si aucun changement ne peut s'ensuivre.

8 – Le spectacle médiatique affligeant auquel nous assistons, aujourd'hui aux États-Unis, hier au Royaume-Uni, demain en France, peut nous désoler mais surtout nous renseigne sur la main mise des forces de l'argent sur presque tous les comportements des citoyens. Résister aux lavages de cerveaux n'est plus seulement de bonne hygiène intellectuelle, c'est un réflexe vital. C'en est fini, sinon, de toute vie réellement démocratique.

9 – Être lucide, informé, maître de sa vie exige un travail auquel nous ne sommes plus habitués. La campagne électorale nord américaine constitue un avertissement : voilà jusqu'où nous pouvons sombrer si nous nous laissons formater par des médias aux ordres et de faux intellectuels qui nous entrainent vers des voies en impasse. Cherchons où sont les vraies questions démocratiques posées à notre temps et tâchons d'y répondre en regardant l'ensemble du réel planétaire.

10 – En conclusion : Non, tout n'est pas qu'argent ? Non, tout n'est pas que conquête du pouvoir sur autrui. Non, ce n'est pas la consommation qui régit notre bien être. Non, l'american way of life n'est pas l'idéal pour l'humanité. Non, ce n'est pas le plus fort, le mieux armé qui est le mieux protégé. Oui, nous n'avons qu'une Terre. Oui, vivre heureux, c'est mettre en commun. Oui, la démocratie c'est le partage.

C – Les questions majeures posées aux citoyens voulant faire vivre la démocratie me semblent les suivantes :

« Le cycle démocratique vieux de deux siècles est-il arrivé à son terme ? » demande Raffaele Simone, philosophe italien. Est-ce la démocratie qui meurt ou sa caricature ?10

« L'engagement polique ne saurait se résumer aux élections » rappelle Thomas Piketty11. Que faire pour peser sur les événements ?

Faudra-t-il pour revivifier la politique, abandonner les partis, comme le recommandait la philosophe Simone Weil12, dès 1943 !

N'est-il pas urgent de contribuer à la réhabilitation de la pensée de Jean-Jacques Rousseau13, « citoyen du futur » ?

La désobéissance civique14 fait-elle partie, désormais, des actes citoyens à ne pas écarter, en cas de nécessité ?

Les modes de scrutin15 ne constituent-ils pas, trop souvent des moyens de détournement du vote des citoyens ?

La présidentialisation des sociétés et notamment le présidentialisme constitutionnel en France16 ne sont-ils pas des inversions et des perversions de la démocratie ?

Dans le reste du monde, des formes de « démocrature » et de « dictarchie » présidentialistes se répandent et masquent, à peine, un autoritarisme violent voire une montée vers le fascisme. En Égypte (où sont les « printemps arabes » aux Proche et Moyen Orient, hormis, peut-être en Tunisie?), en Syrie, mais aussi, en Bulgarie, en Moldavie, en Russie, en Hongrie, en Pologne, en Autriche peut-être bientôt, et bien sûr aux USA, etc..., les nationalismes sont-ils en plein développement17 en contradiction avec la complexité et l'évolution cosmopolitique de la Planète ?


JPDacheux - 25.11.16

1  Aux États-Unis, un siècle plus tard, la Déclaration des droits (United States Bill of Rights) est adoptée par la Chambre des ReprésentantsChambre des le 21 août 1789 et le Congrès le 26 septembre suivant1,2, elle est ratifiée progressivement par les États fédérés, et prend effet le 15 est l'ensemble constitué des dix premiers amendements à la constitution américaine. Elle limite les pouvoirs du gouvernement fédéral et garantit les libertés de presse, de parole, de religion, de réunion, le droit de porter des armes, et le droit de propriété. Adoptée par la Chambre des représentants le 21 août 1789 et le Congrès le 26 septembre suivant, elle est ratifiée progressivement par les États fédérés, et prend effet le 15 décembre 1791, date de la ratification par la Virginie.
2 En 1791, un siècle après, en France, est adoptée par une assemblée constituante, la première Constitution créant la monarchie parlementaire. Son préambule contient la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen. Elle ne sera pas appliquée et le roi Louis XVI sera guillotiné, à Paris, le 21 Janvier 1793.
En Juillet 1793, la Constitution de l'an I, préparée par la Convention et approuvée par référendum, instaurait la 1ère République mais elle n'a pas été appliquée à cause de la Terreur.
3  Titre I, article 2 : le principe de la République est « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple »
4  Alain Brossat, Pouvoir pastoral et « vie bête ». https://appareil.revues.org/898
5  Pierre Mendès France, dans : La République moderne, Paris, Gallimard, 1962 :
« La démocratie ne consiste pas à mettre épisodiquement un bulletin dans une urne, à déléguer les pouvoirs à un ou plusieurs élus puis à se désintéresser, s'abstenir, se taire pendant cinq ans. Elle est action continuelle du citoyen non seulement sur les affaires de l'Etat, mais sur celles de la région, de la commune, de la coopérative, de l'association, de la profession. Si cette présence vigilante ne se fait pas sentir, les gouvernements (quels que soient les principes dont ils se recommandent), les corps organisés, les fonctionnaires, les élus, en butte aux pressions de toute sorte de groupes, sont abandonnés à leur propre faiblesse et cèdent bientôt, soit aux tentations de l'arbitraire, soit à la routine et aux droits acquis ... La démocratie n'est efficace que si elle existe partout et en tout temps. »
6  Jean-Paul Jouary, Rousseau citoyen du futur, Paris, le Livre de poche, 2012.
Luc Vincenti, Citoyenneté et démocratie dans la philosophie de Rousseau, In Citoyen et citoyenneté sous la Révolution française, Paris, Société des Études robespierristes, 2006.
7  Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social ou Principes du droit politique, paru en avril 1762.
8  Ploutocratie (influence politique exercée par l'argent). Aristocratie (forme de gouvernement appartenant aux supposés meilleurs, en réalité à une classe héréditaire). Oligarchie (régime politique dans lequel la souveraineté appartient à peu de personnes constituée en classe restreinte et privilégiée). Autocratie (forme de gouvernement où le souverain exerce lui-même une autorité sans limites). Monarchie (gouvernement d'un seul).
9  Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politique, réimprimé chez Berg international, 1913.
10 - Raffaele Simone, Si la démocratie fait faillite, Gallimard, Novembre 2016.
11 - Thomas Piketty, Aux urnes citoyens – Chroniques 2012-2016, Les Liens qui libèrent, octobre 2016.
12 - Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, réédité chez Berg international en 2013, p.7.
13 - Jean-Paul Jouary, Rousseau citoyen du futur, Le Livre de Poche, 2012.
14 - Manuel Cervera Marzal, Les nouveaux désobéissants, citoyens ou hors la loi, Le bord de l'eau, 2016.
15 - Alain Garrigou, Les secrets de l'isoloir, Le bord de l'eau, 2012.
17 - Michel Winock, Nationalisme, Antisémitisme et Fascisme en France, Le Seuil, 2014

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux