samedi 15 octobre 2016

Nauru, la déchéance d'une nation ... ou ce qui nous attend demain !




Nauru1 est une petite île de 21 km2, l’équivalent de trois arrondissements parisiens, isolée au sein du Pacifique central et qui forme aujourd'hui la République de Nauru.

Son histoire contemporaine est intimement liés à son unique ressource, le minerai de phosphate, et aux perversités du système économique libéral.

Découverte tardivement, elle est successivement colonisée par l'Allemagne à partir de 1888, l'Australie en 1920, le Japon de 1942 à 1945 puis à nouveau l'Australie en 1947.

Comme pour la plupart des sociétés traditionnelles, le contact avec les Européens se traduit par l'introduction de nouveaux produits : armes à feu, alcool, tabac, mais aussi l'argent dont l'usage se répand.
Jusqu'aux années 1850, la coutume nauruane permettait une gestion des conflits par la négociation mais l'introduction des armes à feu déséquilibre les rapports de force entre les tribus nauruanes et les accrochages au sujet de discordes se muent rapidement en une guerre civile tribale. Par ailleurs, la population est régulièrement décimée par des maladies inconnues jusqu'alors contre lesquelles leurs défenses immunitaires sont déficientes.

À partir de 1906, le gisement de minerai de phosphate de l'île est exploité par différentes compagnies coloniales et dans l'entre-deux-guerres, cette industrie est en pleine expansion car les agriculteurs australiens et néo-zélandais achètent le phosphate nauruan.

Pendant le conflit entre le Japon et les Etats Unis, plus de 2000 soldats et travailleurs japonais et coréens ainsi que 600 habitants déplacés d'Ocean Island arrivent sur l'île. En septembre 1943, les Japonais déportent 1200 habitants, soit la majorité de la population nauruane, vers les îles Truk à 1600 kilomètres au Nord-Ouest, où sont basées les forces navales japonaises du Pacifique.
À la fin de la guerre, l'île est exsangue : sur les 1 200 habitants déportés dans les îles Truk, 759 ont survécu et sont rapatriés le 31 janvier 1946 sur Nauru. La population est ainsi passée de 1848 habitants en 1940 à 1369 habitants en 1946.

En 1948, l'exportation du minerai de phosphate rapporte 745 000 dollars australiens à la British Phosphate Commission mais seuls 2 % reviennent aux Nauruans et 1 % à l'administration de l'île.

Le 31 janvier 1968, au 22e anniversaire du rapatriement des prisonniers des îles Truk, Nauru devient indépendant sous la forme d'une République.

Le nouvel État entre alors dans une période économique particulièrement favorable. En juin 1970, alors que le cours mondial du phosphate connaît une forte hausse, Nauru nationalise la British Phosphate Commission permettant un contrôle total de l'exploitation du minerai de phosphate,.
Tous ces facteurs permettent à l’île de s'enrichir considérablement avec un produit intérieur brut par habitant de 50 000 dollars américains et un niveau de vie2 atteignant celui des pays occidentaux.
Nauru se dote alors de nombreux équipements et infrastructures : un centre de conférence international, un hôtel de luxe, une station de télécommunication satellite, une connexion de tous les habitants au téléphone, l'agrandissement de l'aéroport international, etc.

Les Nauruans qui s'occidentalisent, se vautrent dans la société de consommation : voitures, téléviseurs, électroménager sont importés, des supermarchés apparaissent. Ils ne payent pas d'impôts et dépensent sans compter.

Le résultat est que l’île s’est littéralement auto-dévorée à force de creuser pour extraire le phosphate, jusqu’à 80% de sa superficie y est passé. Il n’en reste aujourd’hui que des trous dans un sol inexploitable et désert. La forêt tropicale luxuriante a disparu et avec elle les nappes phréatiques, car Nauru est probablement l’un des seuls de la planète à n’avoir, à l’heure actuelle, aucune ressource en eau, si ce n’est la pluie et le dessalement de l’eau de mer.

Pourtant, le gouvernement Nauruan, prenant peu à peu conscience de l'épuisement des réserves de minerai de phosphate, cherche des alternatives. Il fait appel à des sociétés et des institutions occidentales qui conseillent des investissements et des placements financiers et immobiliers à Hawaï, Guam, Washington, Houston, aux îles Marshall, dans l'Oregon, en Inde et à Londres. Malheureusement la majorité de ces opérations sont entachées de corruption et de détournements de fonds.

À partir du début des années 1990, l'État nauruan est confronté à une grave crise financière, ne possédant plus ni ressources naturelles, ni industrie, ni agriculture, les revenus commencent à diminuer, il se tourne alors vers des activités illicites qui lui valent d'être inscrit sur la liste des paradis fiscaux : blanchiment d'argent, vente de passeport, marchandage de ses votes aux organisations internationales, et dépendance des aides au développement. L'île choisit, aussi, de devenir le sous-traitant de l’Australie dans l’accueil des réfugiés politiques.3

À partir de la fin de l'année 2003, Nauru est en faillite totale et ses habitants se rapprochent du seuil de pauvreté. Les banques saisissent des biens et certaines entreprises cessent de fournir leurs services au pays allant jusqu'à couper les liaisons téléphoniques et satellites avec l'île.

Durant ces décennies, le passage d'une société tribale à une société hyper-consommatrice a conduit les Nauruans à adopter des modes de vie dangereux pour la santé publique. Les mauvaises habitudes alimentaires liées à la consommation d'aliments et de boissons industriels d'importation, la consommation de tabac, la baisse des quantités disponibles de nourriture et l'inactivité causée par un taux élevé de chômage ont entraîné une hausse des cas de diabète (40 % de la population et 66 % des personnes de plus de 55 ans touchées soit un des plus forts taux au monde), d'obésité (30 % des moins de 25 ans et 50 % des personnes âgées touchées soit le plus fort taux au monde), de surpoids avec 90 % des adultes, d'hypertension artérielle, de maladies du système digestif, de cirrhoses, de cancers, de maladies dentaires, d'insuffisances rénales et des maladies cardiaques. À cela s'ajoute un fort taux d'alcoolisme et une mortalité importante liée aux accidents de la route.

L'espérance de vie a ainsi diminué à 59 ans pour les hommes et à 64 ans pour les femmes.

À ce déclin, s’ajoute la menace d’une montée des eaux due au dérèglement climatique car malgré un point culminant à 71 m de haut et un plateau central entre 20 et 45 m d’altitude, la très grande majorité de la population vit sur la plaine côtière large de 150 à 300 m qui culmine seulement à 10 m de haut.

Voilà comment comment en l'espace d'un siècle, la civilisation capitaliste a anéanti l'un des pays le plus riche du monde. Sur 21km2, c'est un concentré de capitalisme : pillage des ressources naturelles, surconsommation, corruption généralisée, clientélisme, pollution générale, mondialisation, investissements boursiers et fonciers, crise financière, argent sale, mafias, etc.

Nauru n’est pas un accident de l’histoire, mais le livre noir du capitalisme sauvage et de la mondialisation qui raconte comment un rêve de prospérité peut, en quelques années, virer au cauchemar.

Cela doit nous permettre de réfléchir aux conséquences du néo libéralisme mondial, à celles de nos modes de consommation et d'avoir une vision de ce que la folie de notre société pourrait nous réserver à l’avenir si rien n’est remis en cause …

JCVitran - 15.10.16
1 https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_Nauru
2 Nauru devient le second pays après l'Arabie saoudite dans le classement du produit intérieur brut par habitant.
3http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/08/03/l-ile-de-nauru-accepte-de-recevoir-les-demandeurs-d-asile-australiens_3457187_3216.html

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux