Anne-Marie Garat est écrivain. Elle écrit ceci :
« En 1933, depuis près de trois ans, le Reichstag avalise sans broncher ; les décisions se prennent sans débats ni votes. Von Hindenburg gouverne un coude sur l’épaule des SPD, tétanisés, un coude sur celle des nazis, bons bougres. Hitler n’a plus qu’à sauter sur l’estrade, grand clown des atrocités, impayable dans son frac tout neuf.
Qui prétend encore que c’est arrivé du frais matin ? Le sommeil a bon dos, où naissent les songes, et les cauchemars. Mais on ne se réveille pas dans le pire, stupeur, au saut du lit : le pire s’est installé, insidieux, dans le paysage, banalisé par l'apathie ou l'’incrédulité des uns, la bénédiction des autres.
Des gendarmes brutaux, grossiers, débarquent impunément avec leurs chiens dans les classes d’un collège du Gers, pour une fouille musclée ; le proviseur entérine, bonasse. Et le ministre de l’Education, qu’en dit-il ? Que dit-il de l’enlèvement d’enfants dans une école de Grenoble, d’eux et de leur famille expulsés en vingt-quatre heures, après combien d’autres ? Qui tient la comptabilité de ces exactions ordinaires ?
Un journaliste est interpellé chez lui, insulté, menoté, fouillé au corps, pour une suspicion de diffamation, qui reste encore à démontrer en justice... Qu’en dit la Garde des Sceaux ? Elle approuve (mutine bague Cartier au doigt, n’en déplaise au Figaro).
Nos enfants, nos journalistes, ce sont encore catégories sensibles à l’opinion. Celle-ci s’émeut-elle ? Mollement. Elle somnole.
Mais les réfugiés de Sangatte, chassés comme bêtes, affamés dans les bois ; les miséreux du bois de Vincennes menacés de « ratissage », les gueux de nos trottoirs au vent d’hiver ? Les sans-papiers raflés, entassés dans des lieux de non-droit, décharges d’une société qui détourne le regard ignoble de son indifférence ? Et la masse des anonymes, traités mêmement comme rebut par une administration servile ? Au secours, Hugo !
Il y a de jeunes marginaux qualifiés par la ministre de l’Intérieur d’«ultra gauche» – spectre opportun des bonnes vieilles terreurs –, jusqu’ici, pure pétition communicationnelle... Sa police veille, arme à la hanche, elle arpente, virile, les couloirs du métro, des gares. Sommes-nous en État de siège ? A quand l’armée en ville ?
Il y a le malade mental incriminé à vie par anticipation ; l’étranger criminalisé de l’être ; le jeune de banlieue stigmatisé pour dissidence du salut au drapeau : danger public ; le prisonnier encagé dans des taudis surpeuplés – à 12 ans, bientôt ; le sans-travail accusé d’être un profiteur, le pauvre d’être pauvre et de coûter cher aux riches ; le militant associatif qui le défend condamné, lourdement, pour entrave à la voie publique. Il y a le fonctionnaire taxé de fainéantise (vieille antienne) ; l’élu réduit au godillot ; le juge sous menace de rétorsion ; le parlementariste assimilé au petit pois ; la télé publique bradée aux bons amis du Président, qui fixent le tarif ; son PDG berlusconisé et des pubs d’Etat pour nous informer - à quand un ministre de la Propagande?- On en a bien un de l’Identité nationale. Et le bon ami de Corse, l’escroc notoire, amuseurs sinistres, protégés par décret du prince...
Criminalisation systématique de qui s’insurge, dénis de justice, inhumanité érigés en principe de gouvernement. Presse paillasson, muselée par ses patrons, industriels des armes. Intimidations, contrôles au faciès, humiliations, brutalités, violences et leurs dérapages – quelques précipités du balcon, quelques morts de tabassage accidentel –, sitôt providentiellement dilués dans le brouhaha des crises bancaires, de l’affairisme et du sensationnel saignant, bienvenue au JT : touristes égarés, intempéries, embouteillages du soir... Carla et Tapie en vedettes.
Ces faits sont-ils vraiment divers, ou bien signent-ils un état de fait ? En réalité, un état de droite. Extrême. Dire que Le Pen nous faisait peur...
Cela rampe, s’insinue et s’impose, cela s’installe : ma foi, jour après jour, cela devient tout naturel. Normal : c’est, d’ores et déjà, le lot quotidien d’une France défigurée, demain matin effarée de sa nudité, livrée aux menées d’une dictature qui ne dit pas son nom. Ah ! le gros mot ! N’exagérons pas, s’offusquent les mal réveillés. Tout va bien : M.Hortefeux est, paraît-il, bon bougre dans sa vie privée.
“Tout est possible”, avait pourtant promis le candidat. Entendons-le bien. Entendons ce qu’il y a de totalitaire dans cette promesse cynique qui, d’avance, annonce le pire. Sous son agitation pathologique, un instant comique – au secours, Chaplin ! –, sous ses discours de tréteaux, ses déclarations à tous vents, contradictoires, paradoxales, sous son improvisation politique (oripeau du pragmatisme), sous sa face de tic et toc s’avance le mufle des suicideurs de république, des assassins de la morale publique. La tête grossit, elle fixe et sidère.
Continuerons-nous à dormir ? Ou à piquer la marionnette de banderilles de Noël?»
Anne-Marie Garat

1 commentaires:
J'avais lu cet article il y a quelque temps déjà, puis bien qu'y trouvant des résonnances avec mes réflexions je n'avais pas trouvé sur le moment l'inspiration.
Relisant ce jour je rm'arrête sur ce passage
"Cela rampe, s’insinue et s’impose, cela s’installe : ma foi, jour après jour, cela devient tout naturel. Normal : c’est, d’ores et déjà, le lot quotidien d’une France défigurée, demain matin effarée de sa nudité, livrée aux menées d’une dictature qui ne dit pas son nom."
Une dictature qui ne dit pas son nom. C'est là que cela rejoint ma réflexion le jour où ayant vu accolé au mot Démocratie le terme de "captieuse" que je ne connaissais pas, j'avais chercher sa signification au dico, la voilà : "qui tend à tromper à induire en erreur" et du coup je m'étais amusé à chercher des synonymes pour qualifier certaines de nos démocraties occidentales.
L'exercice peut paraître amusant mais il est hélas éloquent concernant l'état des dites démocraties. je pensais alors surtout à l'époque à la démocratie Américaine post-11 septembre avec son Guantanamo, son Irak et son Abou Graïb, et son patriot act liberticide, sans oublier sa presse et ses médias silencieux ou complice (et pourtant dans ce dernier domaine nos medias bien français sont je crois bien pire.
Mais depuis constatant l'entreprise de démolition sarkosiste d'une part et d'autre part les curieux liens familiaux et politiques du chef de cette entreprise avec certains personnages Américains comme Frank Wisner Junior , mon exercice de qualificatif pour les démocraties engagées sur le chemin de ne garder que leur façade s'est avéré convenir pour la nôtre
Donc en utilisant des synonymes vrais, ou également des qualificatifs proches et adéquats
Cela donne dans un choix non exhaustif :
Démocratie Hypocrite, Fallacieuse, Malhonnête, Truquée, Simulée, Menteuse, Fictive, Factice, Contrefaite,Falsifiée, Pastichée, Lézardée, Illusoire, Simulée, de Façade, Gangrènée, Contrôlée, d'Apparence. Ouf !
Essayer ainsi pour apprécier mieux l'exactitude de ces qualificatifs de prononcer dans votre tête par exemple :
Démocratie Falsifiée ,ou Démocratie
Truquée . Et enfin celle ci La Démocratie Endormie autre façon sans doute la meilleure au stade actuel de nommer une forme de dictature masquée en train de s'insinuer dans les rouages d'un régime en crise.
René Moreau
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