samedi 3 septembre 2016

Le langage est politique : il permet la lecture du monde et de ses conflits.


« Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde ».(Albert Camus)
« Les mots font mal les mots, font les malheurs les mots... ». (Guy Béart)
« Et par le pouvoir des mots, je recommence ma vie ! ». (Paul Éluard)
« Le monde est mon langage1 ». (Alain Mabanckou)
 
Le philosophe Brice Parain (1897-1971) écrivait, lui : « les mots sont des pistolets chargés »
Réfugiés, migrants, exilés : ces mots ne sont pas synonymes et ne sont point neutres.
Le réfugié fuit. Le migrant quitte son pays pour un temps ou pour toujours.
L'exilé est un proscrit, un banni, un relégué, un abandonné, un mis à part devenu apatride.

Le vocable migrant est fort ambigu. Il appartient à la vaste famille du verbe migrer.
Migrant, migration, immigration, immigré, émigré... Les confusions sont difficiles à éviter.
Cependant ces confusions sont trop lourdes de conséquences et il faut donc les dissiper.
Car les racistes poursuivent de leur haine et de leur mépris tous les cosmopolites, citoyens du monde.

Le réfugié migre mais il n'est pas un migrant. Il n'a pas voulu partir. Il y est contraint.
Il voudrait vivre en son pays mais ne le peut plus.
Seule l'oblige à fuir la menace de mort due à la guerre ou à la misère. Ce qui revient au même.
La distinction entre réfugiés politiques et réfugiés économiques est donc vaine.

Aujourd'hui, un habitant de la planète sur sept est un migrant climatique2.
Cela signifie que les migrations environnementales sont déjà les migrations les plus nombreuses.
L'Europe ne connaît pas encore ces arrivées de populations en exode, mais c'est inévitable.
Ne pas s'y préparer engendrerait des conflits nouveaux, non maîtrisables, et planétaires.

L'épouvantable guerre de Syrie est cause de l'une des migrations massives.
C'est un déplacement collectif non voulu mais irrépressible. Il y en a et il y en aura d'autres.
Les arrivants ne sont ni des migrants ni des immigrés, car ils n'ont pas choisi de changer de pays.
Entre une mort certaine et un mort possible leur choix a vite été fait ; il fallait tout tenter.

Le cimetière méditerranéen où s'abîment des familles entières révèle l'incurie des États d'Europe.
Hormis l'Allemagne qui tente l'accueil mais aussi la Grèce et l'Italie qui reçoivent, trop peu est fait.
Nous paierons, tôt ou tard, le prix de ce repli sur nos égoïsmes nationalistes.
La Terre est trop petite pour que puissions vivre dans des cadres autarciques..

Les réfugiés ou arrivants (ce mot neutre est plus juste) sont des exilés, des déportés, des sans asile.
Vivre loin des lieux où l'on a ses racines généalogiques et culturelles est une douleur ineffaçable.
Au XXIe siècle tout se sait et les foules qui s'enfuient de l'enfer sont victimes d'erreurs anciennes. 
L'histoire, depuis les accords secrets Sykes-Picot, signés en 1916, garde la trace de vrais crimes.

Le Moyen-Orient est plongé dans des contradictions, des intérêts, générant la violence en continu.
La complexité de la situation, l'orgueil des États, les logiques guerrières interdisent la paix !
Il n'est plus temps de s'interroger sur « les bons et les mauvais réfugiés ». Prime le droit à vivre.
Les politiques migratoires sont à reconsidérer en fonction d'un monde devenu cosmopolite.

Les réfugiés paient cher cette possibilité de nous ouvrir les yeux sur l'évolution du monde !
Nos actes nous suivent et longtemps : notre passé colonial nous a blessés autant que nos victimes.
Multiplier les exils, le nombre des « Sans-terre », rend vaines nos prétentions civilisatrices.
Mais « par le pouvoir des mots », bien plus puissants que les canons, nous voici en capacité d'agir.


JPDacheux  -  03.09.16

1  - Alain Mabanckou, Le monde est mon langage, Grasset, 2016
2 - François Gemenne, Dina Ionesco et Daria Mokhnacheva, Atlas des migrations environnementalesaux Presses de SciencePo, mars 2016, 151 pages, 24 €.

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux