lundi 18 novembre 2013

Dénoncer ou dépasser le capitalisme ?


On a pu reprocher à Stéphane Hessel d'avoir seulement appelé à s'indigner. En réalité, il invitait à une prise de conscience dynamique : le refus du capitalisme commence par la connaissance de ce qui nuit à l'humanité et qui ne doit plus être supporté.

Voici des générations que l'on dénonce le capitalisme et cela ne l'a pas anéanti pour autant et seulement modifié. Il s'agit donc de comprendre pourquoi, à présent, le capitalisme est dépassé et c'est pourquoi il faut dénoncer non ses excès mais sa raison d'être.

Deux approches sont parallèles et peuvent se recouper un jour : la fin du capitalisme sous le poids de la critique et de l'hostilité des exploités, d'une part, ou bien la fin du capitalisme, en fin de vie, qui ne parvient plus à dominer l'ensemble des peuples du monde, d'autre part.

Il fut un temps, qui n'est pas loin, où parler de la fin du capitalisme faisait ringard. Cela ne se disait plus. Depuis la fin du socialisme soviétique, il était entendu que la démocratie et le capitalisme ne faisaient plus qu'un. Le "monde libre" avait gagné la partie et la dernière page de l'histoire était écrite, comme l'affirmait Francis Fukuyama ; il n'y avait plus d'alternative.

"La crise" (comprendre l'échec bancaire, financier et monétaire) de 2008 a permis d'entendre de nouveaux discours où le capitalisme cessait d'être considéré comme incontournable. La réalité économique et sociale, que masque l'usage permanent du vocable crise (comme s'il s'agissait d'un trouble passager !), entraine les peuples vers une mutation historique à laquelle s'oppose un conservatisme brutal, intelligent, et qui ne lâche rien sur le maintien des inégalités et du profit.

Il est plusieurs voies pour aller au cœur du capitalisme, là où il est fragile et peut être ruiné dans l'esprit de nos contemporains avant d'être ruiné tout court, c'est à dire privé de ses gains.
Il en est deux. D'abord celle-ci : les humains pensent encore, dans leur majorité, - ainsi ont-ils été et sont-ils encore formatés - que du plus seulement jaillit le mieux ; et donc, si le partage touche à la croissance et au profit, en réduisant les intérêts de certains pour satisfaire l'essentiel des besoins de tous, ce n'est pas la solution. La condamnation de l'égalitarisme, jugé in fine totalitaire, n'a pas d'autre explication. Le socialisme est inacceptable, pour les théoriciens du libéralisme, parce qu'il est, par essence, autoritaire et démagogue. Le fond du débat git là : le partage est-il accessible à une société structurée, démocratique et libre ? La liberté, premier principe de la devise républicaine française, est-elle compatible avec l'égalité, second principe de la même devise ? À l'idéal égalitaire on oppose le réalisme libéral. L'accès à l'égalité véritable, telle est l'entrée dans ce qui fait problème pour le capitalisme : tout espoir de voir les riches cesser de dominer la Terre et les autres hommes qui l'habitent est considéré comme subversif, irresponsable et dangereux. Une lutte historique s'est engagée là et les pauvres l'ont jusqu'à présent perdue.

Mais il y a, ensuite, cette autre : à cette lutte des classes qui vient relayer des décennies, voire des siècles, de résistance à l'exploitation des modestes par les puissants, se surajoute ce que l'on peut appeler : la lutte des fins. L'apparition des thématiques écologiques, qu'aucun parti n'a su prendre en compte, a mis en évidence que le capitalisme repose sur une illusion, un irréalisme : la possibilité de faire fonctionner durablement les sociétés avec des ressources énergétiques et minières non renouvelables. Plus largement encore, le productivisme sans frein, la croissance indéfinie n'offrent comme modèle de civilisation que la fuite en avant, en refusant d'accepter l'idée qu'il y a une fin indépassable qui, en tout cas sur cette Terre, interdit de vivre sans limites. Une fois la liberté réservée à ceux qui disposent du pouvoir, une fois l'égalité réduite à la propriété de ceux qui disposent de l'avoir, à qui appartient la fraternité, troisième principe fondateur de la République, sinon à ceux qui s'appuient sur le savoir véritable.


Mais résumons-nous, brièvement. 

1 - Brisons le lien politique entre le capitalisme et la démocratie, non en réinventant la démocratie populaire qui ne fut que la dictature du parti, mais en administrant la preuve que, non seulement, démocratie et capitalisme ne sont pas l'envers et l'endroit d'une même médaille mais, surtout, qu'il n'y a pas de démocratie viable là ou domine le capitalisme.

2 - Affirmons et prouvons que la démocratie ne peut se fonder que sur l'égalité, non par la résurgence d'un collectivisme menant tout droit au totalitarisme, mais par l'affirmation constante qu'un homme vaut un homme et peut bénéficier d'un sort non pas équivalent mais commun à celui de son voisin quand il s'agit des fondamentaux de toute existence digne et honorable.

3 - Constatons que l'humanité est entrée dans l'ère de la connaissance et de la communication complète et rapide des données indispensables aux choix décisifs. La démocratie n'appartient plus aux représentants des citoyens délégant leur pouvoir ; elle appartient aux citoyens eux-mêmes, de plus en plus nombreux, qui, avec ou sans conseils associés, peuvent décider de leur sort. La décérébration produite par la publicité et la propagande tend à ralentir où ruiner ce processus, mais en vain car in fine ce sont les intérêts vitaux qui commandent.

4 - Enfin, pressons-nous de redéfinir la fraternité politique qui ne se limite pas à des sentiments humanitaires et à la bienveillance. Elle est une solidarité non occasionnelle mais permanente. Elle est l'esprit même de la République, de la res publica, de la chose publique, incompatible avec la priorité laissée aux intérêts privés. Elle est le lien civique qui unit la personne (non "l'individu" !) et la commune, communauté ou collectivité dans la responsabilité et non l'obéissance. Elle est cette attitude citoyenne sans laquelle la liberté autant que l'égalité se disloquent avant de se désagréger.



Et pour entrer dans ce monde là, à nos portes, il faut nous débarrasser du capitalisme lequel n'existe que parce qu'il nous habite, nous modèle, nous détermine, nous exploite, nous domine, nous assujettit et nous... gouverne ! Tendons à nous gouverner nous-mêmes : ce n'est plus un rêve ou une chimère nous répétait Stéphane Hessel. Soyons "acteurs", comme le dit constamment Alain Touraine, acteurs de nos vies.
Jean-Pierre Dacheux et Jean-Claude Vitran

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux