mercredi 15 janvier 2014

Une trahison politique historique

Inutile d'invoquer, à mots couverts, Jean-Baptiste Say (1767-1832) et donc ses idées passées, dépassées, comme le fit  François Hollande, hier, 14 janvier 2014, depuis son palais de l'Élysée !

"JBS", ce protestant (Dieu sait ce que le capitalisme doit au protestantisme !), républicain, girondin, proche de Mirabeau, très brillant intellectuel (2), qui fit affaire sous l'Empire, industriel du coton très lié à l'esclavage (1), est la référence française d'une pensée libérale assumée. Il soutint que l'économie se fondait sur la propriété privée, la libre concurrence et le rôle limité de l'État, ce que ses successeurs entrepreneurs n'ont cessé d'approuver depuis. Dans le même temps, il écrivit aussi, et là est apparue la contradiction innée entre le libéralisme et l'écologie : « Les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques » !

Cette perspective conduit à favoriser l'offre et non la demande. Autrement dit la production commande. Le consommateur achète ce qu'on lui offre. La satisfaction des besoins passe après la satisfaction des désirs que l'entrepreneur suscite. Le client n'est roi que s'il paie bien, cher et souvent. Sans croissance, il n'est pas d'économie durable. Le gouvernement vient de verser dans cette doctrine rétrograde et pourtant non encore éculée, puisqu'elle fonctionne.

Il est acquis, semble-t-il, dans les sphères où circulent les dirigeants officiels ou clandestins, que le socialisme est incompatible avec la démocratie capitaliste. Quel que soit le socialisme, il porterait atteinte à la liberté d'entreprendre et déboucherait sur une dictature franche, ou larvée, qui nuirait aux démocraties en place ou en construction. Les "socio-démocrates" qui ne s'avouent pas encore socio-libéraux, mais ça ne saurait tarder, conduiront donc des politiques économiques s'inspirant de Jean-Baptiste Say... Après Shroeder et Blair en voici, avec Hollande, la version française. Le patronat se réjouit. Ce que Sarkozy n'avait pas totalement réussi, Hollande va le faire. Il s'assure, ainsi, les soutiens nécessaires (bien que non suffisants) à sa réélection.

Les écologistes de parti, en avalant une couleuvre de plus, risquent de s'étouffer car le contenu de cette couleuvre c'est, tout simplement, l'abandon, de leur conviction fondamentale (l'inverse de celle de J-B Say) selon laquelle les richesses naturelles sont épuisables. Ils devront donc, tôt ou tard, accepter les OGM, le gaz de schiste, le maintien de l'industrie nucléaire, la poursuite de la production d'armements, la reconquête néocoloniale de marchés africains, la privatisation poursuivie des services publics, etc...

Il n'est, dès lors, plus question, pour qui conteste le système économique prédateur, où la demande est principalement produite par une offre publicitaire, toujours plus subtile ou/et massive, de rechercher un compromis politique avec les partis ex-socialistes : ils sont devenus l'équivalent, sur l'essentiel, des partis libéraux. 

Tel est l'enseignement majeur de ce début d'année 2014. Il n'est plus d'offre électorale anticapitaliste crédible. Nous vivons une trahison historique : le productivisme (qui a son ministère, en France) a envahi tous les esprits (y compris dans le monde syndical) et, en dépit de la certitude que l'illimité trouvera ses limites, on offre une croissance défaillante comme modèle économique incontournable. 

Il ne reste plus aux citoyens non convertibles à cette dynamique implacable qu'à refuser leur concours à ce monde libéral inhumain et, à terme, condamné. D'abord en votant blanc (et en luttant pour la prise en compte effective de cette expression politique), ensuite en votant "libre" (c'est à dire, ici ou là, en appuyant telle ou telle initiative clairement écologique et antilibérale) enfin, et surtout, en prenant des initiatives intellectuelles et pratiques préparant l'après capitalisme, que ce soit demain (comme nous l'avions un peu vite cru, en 2008) ou dans cent ans. Le vieux monde est mort et tous ceux qui le servent, quelle que soit l'étiquette de leur parti, doivent être abandonnés.

(1) La part dans la production mondiale du coton brut des plantations américaines est passée brutalement de 5 % à 70 % en moins de quinze ans, entre 1790 et 1805, les nouveaux États-Unis d'Amérique tentant difficilement de suivre l'explosion de la demande des fabriques de la région de Manchester où le coton est sur cette courte période le ferment de la première révolution industrielle. 

(2) Auteur, en 1803, du premier Traité d'économie politique. 

 Jean-Pierre Dacheux et Jean-Claude Vitran

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux