lundi 21 octobre 2013

Le droit n'est pas au-dessus de la fraternité.


François Hollande a tranché : Leonarda Dibrani, mineure, peut rentrer, seule, en France ; ses parents n'en ont pas le droit. Ils doivent rester au Kosovo ! Indépendamment du ridicule de la proposition (comment vivre sans famille ?), il y a, dans la décision du chef de l'État, une conception du droit qui fait peur !
Le Droit c'est l'ensemble des lois et textes d'application qui constitue les règles de vie communes à tous les habitants de notre pays, citoyens ou non, Français ou étrangers. Le droit protège ; il ne crée pas l'injustice, sinon il cesse d'être le droit.

Il y a abus de mot quand la référence au droit devient un mode de refus de droits humains.  Au-dessus de la loi, laquelle est fluctuante, diffère d'un pays à l'autre, peut s'écarter de la justice, il y a ce que la devise républicaine appelle la fraternité et ce que les chrétiens nomme l'amour. Celui qui aime accomplit la loi et plus que la loi (Romains 13.10 : "… l’amour est donc l’accomplissement de la loi", ou Galates 5.14 : "Toute la loi est accomplie dans une seule parole, celle-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même".) Dans notre civilisation, chrétiens ou pas, nous avons, tous, comme tradition, non pas la religion de la loi mais un respect des personnes qui passe bien avant le droit.

Nous en sommes là, avec "l'affaire Leonarda" ! Déjà, Manuel Valls, de plus en plus bravache, et qui se trouve soutenu, et par l'opinion et par le Chef de l'État, annonçait, dans Le Journal du dimanche, du 20 octobre, que toutes les précautions sont prises : la famille ne rentrera pas en France. Autrement dit, la police est, par avance, chargée de traquer ces clandestins qui tenteraient de revenir en France pour rejoindre Pontarlier avec leur fille.
Inhumanité manifeste ! Pas plus qu'à Lampedusa où, sous nos yeux, on laisse la mer punir de mort les réfugiés africains qui tentent de violer la loi et de pénétrer en Europe, on n'acceptera la moindre exception ! Une famille sans droit "n'a pas vocation à vivre en France" (surtout, ce n'est pas dit, mais c'est évidemment pensé, s'il s'agit de Roms...). Qu'ils aillent s'échouer ailleurs...

Alexandre Romanès, dans le numéro de Libération du 18 octobre 2013, rappelait la phrase de Gandhi : "Quand la loi n'est pas respectable, je ne la respecte pas". Oui, la loi n'est pas sacrée et quand elle ne respecte pas les hommes, il faut lui désobéir. Un bon citoyen n'est pas celui qui s'incline à tout coup devant la loi, il est celui qui sait et peut discerner ce qui est juste ou non, et qui agit en conséquence.

Il y a ambiguïté dans le constant rappel à la société de droit. Admettre, quasi automatiquement, que notre pays est une société de droit fait bon marché des violations multiples que subit notre propre droit et que constatent les avocats défenseurs du droit ou le Défenseur des Droits (actuellement Dominique Baudis). Mais il y a bien pire : en nombre d'occasions, le droit français se révèle injuste et inacceptable, ce que souligne, parmi nombre d'exemples, un jugement récent de la Cour européenne des droits de l'homme (1).

La Ligue des Droits de l'Homme, elle-même, n'échappe pas à ce culte du droit par ses rappels au droit de façon trop générale, comme si une société était harmonieuse et libre parce qu'elle dispose d'un Droit national abondant, précis et enseigné ! 

Le droit est rectiligne et souvent manque de souplesse. Il faut donc en corriger constamment les applications, sinon le droit devient rigide et... vire à droite. Au lieu d'être un ensemble de repères stables permettant de trouver son chemin soi-même, il prétend fixer tous les détails de notre mode de vie ! Bien entendu, c'est impossible et aucune répression ne permettra jamais de faire marcher tout le monde d'un même pas, sauf à détruire cette démocratie fragile, constamment menacée, voire mise à mal. 

La jeune Leonarda est, bien sûr, soutenue par les lycéens de son âge qui se reconnaissent en elle. Il serait sage de se demander pourquoi. Sans l'avoir voulu, elle nous aura permis d'ouvrir les yeux sur une contradiction majeure. Au moment où l'on fustige les Rroms, en stigmatisant leur prétendu refus d'intégration, voila une adolescente, parfaitement francophone, qui poursuit ses études et concourt à l'insertion de sa famille. C'est tout le discours sur la "vocation" des Rroms à rentrer dans leur pays qui vole en éclats. Après Anina, l'étudiante voulant devenir magistrate, en France, plusieurs jeunes filles rroms démontrent (mais pourquoi est-ce nécessaire ?) qu'on peut vivre en France, même si l'on est d'origine étrangère, tout en restant soi-même (2).




Le débat est lourd de différends profonds. L'identité française n'est pas close et ne l'a jamais été. Elle est plurielle (n'en déplaise à l'UMP, au Front national, à une partie des socialistes et à bien d'autres citoyens qui n'ont retenu de la République que son caractère ethnocentré et sa non reconnaissance des minorités). Les Rroms de l'Union européenne (Roumains ou Bulgares depuis 2007, Croates depuis 2013, et dans 25 autres États), mais aussi ceux qui sont ressortissants de pays européens ayant "vocation" à entrer, tôt ou tard, dans l'Union, en dépit  d'innombrables résistances, (dont l'Albanie, le Kosovo, la Serbie, la Macédoine, le Monte-Negro et, bien entendu, la Turquie...), ne sont pas des étrangers comme les autres. 
Il faudra se faire à l'idée que les Roms sont chez eux en Europe, dans toute l'Europe physique, et s'ils n'en ont pas encore, partout, le droit formel, ils en ont déjà le droit de fait - ils y sont ! -, mais aussi le droit moral - à moins qu'on songe, comme les nazis, à les faire disparaître ! -. C'est le droit qu'ont ces hommes et de ces femmes de vivre sur un continent qui est autant le leur que le nôtre, et ce depuis plus de sept siècles !

Les Roms ont, en Europe, le droit d'avoir des droits !
Jean-Pierre Dacheux et Jean-Claude Vitran 
(1) - La Cour européenne des droits de l'homme(CEDH) a condamné, jeudi 17 octobre, la France pour avoir prononcé en 2004, sans nécessité apparente, l'expulsion d'un campement de gens du voyage et sans leur proposer de solutions satisfaisantes de relogement. /.../ Les juges concluent qu'il y a eu violation du droit au respect de "la vie privée et familiale, du domicile et de la correspondance".
http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/10/17/la-cedh-condamne-la-france-pour-une-expulsion-de-gens-du-voyage-en-2004_3497339_3224.html
(2) -  Anina Ciociu, Je suis tzigane et je le reste, éditions City, 2013.

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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux