jeudi 12 juillet 2018

« Salauds de pauvres ! » - L’éditorial de Malik SALEMKOUR, président de la LDH


Je suis souvent critique de l'attitude de la Ligue des Droits de l'Homme française, dont je suis pourtant membre depuis une quinzaine d'année, la trouvant trop timorée, et insuffisamment vindicative à l'égard de la politique du gouvernement Macron depuis 2017.
Le dernier éditorial du Président de la LDH nous donne un bouffée d'air pur. Il est dommage qu'il ne soit destiné qu'aux militants de l'association.
Essayons de lui donner un peu d'ouverture en le reprenant sur le blog « Résistances et Changements ».

Jean-Claude VITRAN

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Le 12 juin 2018, une vidéo diffusée par l'Elysée montrait le président de la République Emmanuel Macron, en réunion de travail, s’exprimer sans retenue sur la pauvreté en France. 

La citation complète est utile pour apprécier la perception présidentielle du sujet :

« On met trop de pognon, on déresponsabilise et on est dans le curatif. C’est qu’on doit mieux prévenir, ça nous coûtera moins, et on doit mieux responsabiliser tous les acteurs. On met un pognon de dingue dans des minima sociaux, les gens sont quand même pauvres. On n’en sort pas. Les gens qui naissent pauvres, ils restent pauvres. Ceux qui tombent pauvres, ils restent pauvres. On doit avoir un truc qui permette aux gens de s’en sortir, par l’éducation. C’est comme ça qu’il faut faire, il faut prévenir la pauvreté. Et responsabiliser les gens pour qu’ils sortent de la pauvreté. »

L’intention est volontairement de faire passer un message officiel après les déclarations du 29 mai de Gérald Darmanin, ministre des Comptes publics, qui distinguait deux types d’aides sociales, celles « pour les gens qui sont cassés par la vie parlant des allocations aux adultes handicapés et du minimum vieillesse, des autres attribuées entre deux périodes d'activité, qui seraient des trappes à inactivité.

Sont ainsi mis en cause le RSA (revenu de solidarité active), qui pesait en 2016 11,1 milliards d’euros, pour 1,8 million de foyers bénéficiaires (selon la Cnaf), et l’allocation de solidarité spécifique, accordée à près de 500 000 bénéficiaires, pour un total de 2,7 milliards d’euros.

Cette distinction faite parmi les bénéficiaires des minima sociaux rappelle l’expression « salauds de pauvres ! », rendue célèbre par Coluche dans les années 1980, reprenant la réplique de Jean Gabin dans le film La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara, en 1956. Il y dénonçait la perception des bourgeois qui n’y voyaient que des fainéants, des profiteurs du système.

Dans les termes populaires choisis par le Président, il faudrait les « responsabiliser», pour qu’ils s’en sortent.

Voilà donc le retour de l’antienne des assistés, des pauvres responsables de leur situation et qui s’y complaisent. Il reprend le programme de Laurent Wauquiez à la tête des Républicains, qui martèle à l’encan la nécessaire lutte contre l’assistanat, comme le faisait avant lui Nicolas Sarkozy, alors président.

Or ces minima sociaux sont un devoir de solidarité de la nation envers ses membres les plus fragiles. Les aides versées par l’Etat le sont pour assurer un revenu minimal à une personne, ou à sa famille, vivant en situation de précarité, au nom d’une dignité universelle. Il s’agit concrètement des chômeurs, de ceux en fin de droit, des salariés précaires très mal payés ou à temps partiel, avec, parmi eux, majoritairement des femmes seules avec enfants. Ces aides sont au maximum, pour le RSA, de 550,93 euros par mois pour une personne seule, 826,39 euros par mois pour une personne seule avec un enfant, ou de 494,40 euros pour l'allocation desolidarité spécifique. Comment considérer que ce serait trop, pour vivre ? Que ce serait un luxe que la France ne pourrait plus s’offrir ?

Le gouvernement doit recevoir prochainement un rapport du Comité action publique 2022 sur les pistes de réductions possibles de l’intervention publique. Ces aides représentent 0,6 % du PIB. D’autres choix budgétaires sont possibles. La priorité est-elle là ? Peut-on ainsi précariser plus et sanctionner la misère ? En posant au cœur du débat ces minima sociaux en termes de charges financières, le gouvernement s’inscrit dans une approche purement gestionnaire de la dépense sociale, comme cela a été fait avec la coupe de cinq euros des aides personnalisées au logement.

La prévention de la pauvreté est cependant un enjeu majeur qui doit, tous, nous mobiliser. Il y a en effet « un truc à faire », qui s’appelle une politique de progrès social. Non en culpabilisant les victimes de la casse sociale et en précarisant l’emploi, mais en responsabilisant tous les acteurs économiques, pour que chacun puisse vivre des fruits de son travail avec un accès à l’emploi sans discrimination, sociale, de sexe ou d’origine. Il est aussi urgent de repenser la nécessaire redistribution des richesses qui est loin d’être optimale, la vision ultralibérale actuelle de l’économie laissant de trop nombreuses personnes au bord de la route.

Cela passe par l’écoute des partenaires sociaux et des associations dans un dialogue social et civil fort, par l’affirmation des droits fondamentaux sans les réduire à leurs coûts budgétaires, et par une justice sociale qui assure à chacune et chacun une égalité de traitement et une capacité effective de progrès.


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Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux