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jeudi 28 février 2013

Stéphane Hessel est vivant


Stéphane Hessel meurt en pleine jeunesse, à quatre-vingt-quinze ans.
Sa traversée du siècle n'a pas altéré son intuition première : on peut vivre autrement.
Le poète et le politique, en lui, ne se sont pas dissociés.
Il a uni réalisme et utopie.
Il a rendu compatibles réforme et radicalité.
Sa vie, son histoire, sa pensée, ses engagements donnent à espérer.
S'il nous appelle à nous indigner, ce n'est pas seulement pour protester.
Les plus jeunes des citoyens l'ont bien compris ainsi : il faut changer de vie.
Changer de vie, pas changer la vie en général.
Changer de monde, pas changer le monde avec des mots sans contenu.
Les discours de toutes les célébrités pèsent moins que le total de nos pratiques.
Stéphane Hessel ne s'opposait pas aux partis, mais il n'en fut pas l'otage.
Sa pensée resta libre, dense, claire et engagée.
Son engagement non-violent n'était pas celui d'un doctrinaire mais d'un pacifique.
Son engagement antinucléaire était total : l'humanité se met en péril avec l'atome.
Son engagement pour la Palestine était irréversible, sans haine pour Israël.
Son engagement de Juif non-sioniste l'aura fait pourtant haïr de nombre d'Israéliens.
Son engagement contre le fascisme le conduisit à Buchenwald, puis à Dora.
Son engagement pour les droits humains fut constant, dès 1948 avec René Cassin.
Son engagement pour la justice sociale était celui d'un subversif porteur d'espoir.
Son engagement écologique l'a conduit aux côtés des militants de ND des Landes.
Son engagement politique est celui d'un passeur : il a vécu la double appartenance.
On n'en finirait pas de relever ses engagements.
Il ne faut pas en finir du reste : Stéphane Hessel est bien vivant en nous.

Jean-Pierre Dacheux et Jean-Claude Vitran


 

lundi 11 février 2013

Biométrie, données personnelles et vie privée.




La biométrie est une technique qui permet d'établir l'identité d'une personne en mesurant une de ses caractéristiques physiques. En mesurant les caractéristiques physiques d'un individu, on collecte ses données personnelles, c'est à dire des éléments de sa vie privée, de son intimité.

Raymond Forni, qui fut Président de la CNIL, affirmait : « Face à ces dangers - ceux des risques d'atteinte aux données personnelles - nous devons conserver une attitude prudente et responsable ».
Il avait raison mais n'a pas été entendu.

Il est indispensable d'encadrer de façon absolue l'utilisation de la biométrie, de toutes les formes de biométrie.
Nous avons à réfléchir sur ces sujets qui mettent en cause jusqu'au fondement de nos civilisations et nous devons légiférer pour encadrer ces technologies. On ne peut pas considérer les données biométriques de chaque individu comme une marchandise commerciale en laissant la sphère économique faire à sa guise.
A ce jeu là, dans quelques temps, quelques années au plus, on glissera, à la naissance, sous la peau de nos enfant une puce avec son code ADN.
Bien sûr, face à ces développements, on entend le chant de sirènes qui susurrent :
« Mais, quel progrès ….. ainsi nous pourrions sauver plus de vie au urgence à l'hôpital ….. nous pourrions soigner les maladies héréditaires ... nous éviterions tous les crimes ... nous pourrions … , etc »
Ce que ne disent pas les sirènes, c'est que le « pouvoir » pourrait sans obstacle surveiller et soumettre l'ensemble de la société.

On distingue aujourd'hui deux catégories, la biométrie sécuritaire et la biométrie de confort.

En ce qui concerne la biométrie sécuritaire, il y a une différence essentielle, fondamentale pour les libertés, entre son utilisation en surveillance préventive et quotidienne des citoyens (sécurité policière) et son utilisation pour retrouver le coupable d'un crime (sécurité judiciaire).
L'idée d'utiliser la biométrie de manière préventive est dangereuse pour les libertés individuelles et collectives, Raymond Forni disait : « Dans une démocratie, je considère qu’il est nécessaire que subsiste un espace de possibilité de fraude. ….... J’ai toujours été partisan de préserver de minimum d’espace sans lequel il n’y a pas de véritable démocratie. » Nous ne pouvons que partager ces propos de bon sens et rejeter l'utilisation « a priori » de la biométrie qui installerait une société totalitaire et coercitive confisquant toutes les libertés.

En ce qui concerne la biométrie de confort, de quoi parle-t-on ? qu'est-ce que la biométrie de confort ?
- L'utilisation des empreintes palmaires pour accéder à une bibliothèque ou une cantine sous prétexte de ne pas perdre sa carte individuelle ; belle avancée éducative, mais aussi beau rendement financier pour les installateurs et la maintenance.
- C'est faire démarrer son automobile ou son ordinateur grâce à son empreinte digitale ?
- C'est demander à un société américaine de comparer son ADN avec celui de son petit dernier ?
Les exemples sont innombrables …
Et à bien y regarder, il s'agit d'une biométrie de confort « sécuritaire » : droit/interdiction d'entrée, droit/interdiction de faire démarrer une voiture, un ordinateur, certitude sur sa paternité.
Idées singulières du confort, en l'occurrence, il semble surtout que le confort est seulement celui des industriels et des financiers.

Il y a une notion fondamentale des droits de l'homme, trop souvent négligée, qui est que à chaque droit individuel correspond le droit individuel de l'autre. D'ailleurs, l'article 29 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme du 10 décembre 1948 le confirme : « L'individu a des devoirs envers la communauté ….. »
Puisse que l'individu a des devoirs envers la communauté ….. la communauté a des devoirs envers l'individu ... en conséquence, le modèle économique dominant devrait se préoccuper des droits des hommes, du respect de leurs données personnelles et de leur vie privée. Pourtant son crédo, avec l'appui des gouvernements, est trop souvent la recherche de profits rapides et faciles.
C'est un danger pour les libertés et les droits fondamentaux.


Nous ne devons pas nous rendre complices des agissements de ce système économique inégalitaire et liberticide qu'il est indispensable et urgent de dénoncer et de combattre avec force.
Ces systèmes, qu'avec notre passivité partagée, la société met, aujourd'hui, en place, ne laissent pas ce minimum d'espace nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie.

Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux

dimanche 10 février 2013

Le Libéralisme ... démesure et inégalités.






Il y a près de 2500 ans, Aristote a forgé pour qualifier la tendance d’un individu à rechercher, en usant de ruses et de stratégies, le profit en vue de l’acquisition de richesses et de leur jouissance, le mot chrématistique, et les Grecs, employaient le mot hybris ou hubris pour qualifier toute outrance dans le comportement, tout sentiment violent né de l'orgueil qui allait jusqu'au dépassement des limites, la démesure en quelque sorte.

Les événements qui ont conduit à la crise de civilisation que nous traversons actuellement sont caractérisés par ces deux mots, chrématistique : amour de la monnaie, de l’argent, jouissance de la richesse, et hubris : démesure.
Ce sont elles qui sont la cause de l’explosion de l’économie financière, du formidable décalage entre économie spéculative et économie réelle et la cause du dérèglement écologique planétaire.

Chaque jour, les transactions financières représentent en moyenne 8000 milliards de dollars. Seulement environ 3 % de cette somme sont liés à l’économie réelle soit 240 milliards de dollars, le reste n’est que spéculation et économie virtuelle.

Quelques autres données annuelles donnent le vertige :
- La publicité mondiale : 500 milliards de dollars,
- Le marché des stupéfiants : 500 milliards de dollars,
- Le marché de l’armement : 400 milliards de dollars.

En regard de ces sommes démesurées, on a calculé qu’en mettant seulement 40 milliards de dollars de plus sur la table on pourrait régler les problèmes d’eau potable, de faim, de soins de base et la question du logement dans le monde.
Dans le même temps, les États européens, pour sortir de la crise financière qu’ils ont eux-mêmes engendrée, ont injecté dans leur économie 1000 milliards de dollars et le FMI estime à 4.054 milliards de dollars les pertes liées à des dépréciations d'actifs financiers américains (2.712 milliards), européens (1.193 milliards) et japonais (149 milliards).

Ces milliards de dollars où peuvent-ils les prendre ?
Le plus simplement du monde … dans notre poche, celle des contribuables.
Sont-ce les contribuables qui doivent éponger les pertes de l’économie casino, cette formidable machine à produire des inégalités, cette démesure, cette hubris ?
250 ultra riches ont, actuellement, l’équivalent de la fortune et des revenus de 2.5 milliards d’êtres humains !

En France, on a été capable de mettre sur la table 15 milliards de cadeaux fiscaux aux riches et on a toutes les peines du monde à trouver 1.5 milliards pour le revenu de solidarité active (RSA) destinés aux plus pauvres qui d'ailleurs, par dignité, n'en profitent pas tous.

Déjà en 1930, Keynes affirmait : « c’est n’est pas une crise économique, c’est une crise de l’économie, c’est une crise de la surproduction, et nous risquons à terme une dépression nerveuse collective ».

La seconde guerre mondiale a retardé l’échéance et il a fallu attendre 80 ans pour que sa prédiction se réalise.
La même année, Freud, dans son livre Malaise dans la civilisation faisait un constat similaire sur le psychisme collectif et les pulsions mortifères des sociétés.
Henri Ford disait qu’une entreprise était en danger lorsque le salaire du PDG était dix fois supérieur au salaire le plus bas de l’entreprise, aujourd’hui nous dépassons le rapport démentiel de 1 pour 1000, si ce n’est plus.

Il faut arrêter le massacre, s’il n’est pas trop tard, et considérer une autre façon de faire fonctionner la société. Il faut sortir de l’hubris général qui nous conduit au désastre avec la concomitance entre la crise écologique, la crise sociale et la crise financière.

Aujourd'hui, il ne faut pas traiter d'un côté la crise financière en récitant le crédo de la croissance et de la règle d'or, comme le fait l'actuel exécutif "socialiste", tout en oubliant ou en feignant de traiter la crise écologique et la crise sociale.

La théorie de la grande maison TERRE est première par rapport à nos petites maisons. Si la grande maison est en danger, alors qu’en est-il de nos petites maisons ?

Il faut reconsidérer la richesse et nos relations à la société. Savoir :
- Quel est le sens réel de nos vies ?
- Dans quelle société nous voulons vivre ?
- Quelle société nous voulons laisser à nos enfants ?

La chrématistique et son corollaire, l'hubris, sont les mécanismes du creusement des inégalités et du pillage des ressources de la planète.
On parle d’homo sapiens sapiens, mais comme le dit Edgar Morin, on ferait mieux de parler d’homo sapiens demens parce que notre génie et notre folie sont fortement imbriqués, à moins que cette crise de civilisation nous conduise à devenir vraiment sapiens sapiens.

 
Essayons de rester optimistes...
Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux
 

jeudi 24 janvier 2013

Le terrorisme : un "élément de langage" !

 


Dans les cabinets ministériels et mêmes les cabinets des grandes mairies, on ne peut parler comme on pense. Il faut utiliser des "éléments de langage", autrement dit des mots autorisés, des expressions permises, afin de communiquer avec l'opinion publique et les médias, en restant dans un cadre prédéterminé.

Ainsi en est-il, tout spécialement en temps de guerre. L'armée, "la grande muette", ne peut rien dire ou ne veut dire que ce qui "enfume" l'opinion, afin de protéger ses soldats, pour ne pas informer l'ennemi, pour retarder les réactions des citoyens hostiles, pour masquer les résultats peu glorieux des opérations qui peuvent révulser les "âmes sensibles" et, donc, pour cacher les "dommages collatéraux" ( c'est-à-dire les victimes tout à fait innocentes, le plus souvent des civils, qui avaient eu l'immense tort d'être là où, malheureusement pour eux, il ne fallait pas être).

Depuis que la France, pardon le gouvernement français, est entré en guerre au Mali, on combat, nous dit-on, contre le terrorisme ou, plus précisément, (voici un « élément de langage ») contre les groupes terroristes. Le terrorisme est une nébuleuse ; les groupes terroristes sont constitués de combattants en chair et en os, sans loi, mais pas sans foi, pour qui tuer ou mourir est devenu une nécessité dans la lutte contre...

Contre qui ? Les "infidèles ? les "croisés" ? Les néo-coloniaux ? Les "occidentaux" ? Les "Blancs" ? Les "riches" ? Les "chrétiens" ? Bref, tous ceux qui, de près ou de loin, depuis des décennies, ont, effectivement ou pas, humilié et martyrisé des peuples entiers, en Irak, en Afghanistan, en Palestine...

Les dits terroristes, ces assassins (et fous d'un Dieu réduit à n'être que leur construction mythique), sont entrés dans une dissidence universelle où ils ont perdu toute mesure, toute humanité. Ils sont, cependant, la créature fanatisée d'autres terroristes qui, avec l'aide des États sectaires, violents et richissimes, notamment l'Arabie saoudite ou le Qatar, ont entrepris la conquête mercantile de la planète et la marchandisation de toute chose ! Ainsi, les marchands d'armes sont-ils tout autant terroristes que ceux qui les achètent et s'en servent. Derrière les "éléments de langage", il y a des réalités crues mais masquées, comme, par exemple, les intérêts d'Aréva et du lobby militaro-industriel qui veille sur ses sources en uranium, au Niger proche, mais il y a, aussi, les conséquences, à moyen et long terme, de l'action funeste de la France-Afrique coloniale puis post-coloniale !

Quand on perd toute espérance, on perd tout contrôle de soi et on peut proférer des horreurs pour tenter de conjurer son malheur ou pour se donner encore des raisons d'être. Pire, on peut les commettre ces horreurs, dès qu'on est devenu la proie facile de manipulateurs d'opinion, eux-mêmes fanatisés par le désir farouche de résister, coûte que coûte, aux puissants et aux riches. Le suffixe isme transforme une donnée de la pensée, une valeur, en système idéologique : c'est le cas de l'islamisme qui est une perversion de l'islam. Il n'est pas possible de faire exactement le même raisonnement avec le terrorisme, qui est certes aussi un système idéologique, à dimension impitoyable pour soumettre une population. Tout au long de l'histoire, le terrorisme aura été l'arme des faibles mais aussi des affaiblis, l'arme du loup acculé dans ses repaires, ou l'arme du chasseur qui veut éliminer tous les loups qui le... terrorisent.

La guerre entend terroriser le terrorisme et n'y parvient jamais. Faute de lutter contre les causes d'injustices qui dressent des populations concernées et révoltées contre ces injustices, mais peu souvent contre leurs causes, on reste dans des zones de violences sourdes qui finissent toujours par devenir aiguës. Si tout homme qui use de la violence devient un terroriste, si comme le disait -sans doute à tort- Max Weber, la violence est le monopole légitime de l'État, alors, toute contestation violente peut être considérée comme terroriste !

De Gaulle fut décrit comme un terroriste en 1940. Les Allemands ont  fusillé et torturé des partisans français stigmatisés comme terroristes. Yasser Arafat fut un terroriste qui finit par se faire entendre à la Tribune de l'ONU. Des leaders  israéliens ont été dénoncés comme terroristes au moment de l'installation des Juifs, en Palestine. Est terroriste, aux yeux des hommes de pouvoir installés, toute opposition qui use de la force des armes pour abattre ou installer un État.

Il faut aller débusquer des éléments de vérité, plutôt que des "éléments de langage", sous le mensonge des mots. La guerre au Mali n'est ni une guerre contre le terrorisme, ni une guerre contre des groupes terroristes, c'est une guerre à laquelle s'obligent des gouvernants impuissants, devenus incapables de trouver ailleurs que dans la force la résolution d'un conflit.

Il faut dire que la guerre au Mali n'est pas la guerre "du" Mali et que la guerre au Mali est une guerre "dans" le Mali (et déjà ailleurs, en Algérie). C'est encore moins une guerre aux Maliens.

Il faut dire que la guerre au Mali est, en quelque sorte une guerre que nous nous faisons à nous-mêmes.

Il faut dire que la guerre au Mali est une provocation des fanatiques qui ont voulu entraîner les États occidentaux dans le même piège qu'en Irak, en Afghanistan ou, jadis au Vietnam ou en Algérie : là ou le plus fort perd, à coup sûr, parce que la supériorité militaire la plus énorme n'assure jamais la maîtrise certaine du terrain.

Il faut dire que la guerre au Mali prolonge la guerre en Lybie qui ne s'est pas arrêtée à la mort de Khadafi. 
 

L'Algérie, pivot de l'Afrique sahélienne

Il faut dire, enfin, que la guerre au Mali a des causes qui ne sont ni la protection des populations martyres, ni le sauvetage de Bamako, mais la mise en convergence d'intérêts : ceux, d'une part, de l'État malien (où le pouvoir, bancal, fragile et impuissant, est convoité par des militaires, ceux-là mêmes que les États-Unis avaient voulu former militairement),  et, d'autre part, ceux des États occidentaux, (au premier rang desquels la France, puissance diplomatique fortement armée), qui ont besoin de stabiliser une région pour des raisons stratégiques et économiques.

Il est temps de relire Albert Camus et ses Réflexions sur le terrorisme, (regroupées fin 2002, dans un ouvrage paru aux éditions Nicolas Philippe).


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Camus est l'un des seuls écrivains français qui aient affronté et pensé le terrorisme. Deux pièces , " Les Justes ", en 1949, et l'adaptation scénique des " Possédés " , dix ans plus tard, manifestent la constance de cette préoccupation. " L'homme révolté ", en tant qu'essai sur la perversion de la révolte, fournit un cadre théorique à cette représentation du geste terroriste.
La guerre qui, à partir de 1954, ravage son Algérie natale, a permis à Camus d'affiner sa réflexion. La flambée d'attentats qui ensanglante sa terre natale a, pour lui, des causes. " Le terrorisme, en effet, n'a pas mûri tout seul ; il n'est pas le fruit du hasard et de l'ingratitude malignement conjugués... En Algérie, comme ailleurs, le terrorisme s'explique par l'absence d'espoir. Il naît toujours et partout, en effet, de la solitude, de l'idée qu'il n'y a plus de recours ni d'avenir, que les murs et les fenêtres sont trop épais et que, pour respirer seulement, pour avancer un peu, il faut les faire sauter." Il est le fruit amer des humiliations accumulées par une population marginalisée, la conséquence des revendications insatisfaites, le résultat des promesses jamais tenues. " Quelle que soit la cause que l'on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d'une foule innocente où le tueur sait d'avance qu'il atteindra la femme et l'enfant " , peut - on lire dans Chroniques algériennes. Camus n'en reste pas à cette dénonciation morale et politique. " Le sang, s'il fait parfois avancer l'Histoire, la fait avancer vers plus de barbarie encore. " L'attentat suicide et le bombardement aveugle d'un village, en tant que moyens de guerre, sont des crimes contre l'humanité injustifiables dans la mesure où ils ne distinguent pas les combattants et les civils. L'organisation terroriste, parce qu'elle s'attaque au premier venu, parce qu'elle postule la diabolisation de l'adversaire et met en avant l'idée de responsabilité collective, reproduit ce qu'elle voulait abolir, l'arbitraire. Elle joue toujours contre la démocratie.

I
l existe, pour Camus , une relation de causalité entre une pratique cynique de la violence et sa codification par un pouvoir absolu. Il a distingué le terrorisme groupusculaire et le terrorisme d'État , mais pressenti qu'on pouvait passer de l'un à l'autre. En d'autres termes, le parti d'avant-garde armé sert de laboratoire sinon de matrice au " despotisme ", à l'État totalitaire qui institutionnalise ses agissements meurtriers.


Jean-Pierre Dacheux et Jean-Claude Vitran




dimanche 20 janvier 2013

Les droits de l'homme, ... des droits en constant devenir ?




 


Individuellement, nous sommes généralement conformistes et conservateurs, pourtant, la collectivité humaine est toujours en mouvement et les droits de l'homme, qui en sont l'un des piliers, ne sont pas gravés dans le marbre, mais en perpétuelle mutation.

Ils sont aussi vieux que l'homme. Ils sont une évolution du vivre ensemble et ont cheminé à côté de l'homme tout au long de son histoire. Ils n'ont pas pris naissance en France à la fin du 18ème siècle, comme notre esprit cocardier veut le laisser croire, mais bien avant notre ère, à Babylone, chez les philosophes grecs, et ensuite en Afrique, au Mali, en Inde, en Angleterre et ailleurs.

Ils sont une idée fixe des hommes de bonne volonté.

En France, en 1789, après quatre cent ans de domination totalitaire de la monarchie absolue, nos grands parents firent, quelques années après les Etats Unis d'Amérique, tomber le pouvoir royal et, à partir de la synthèse des idées des philosophes du siècle des lumières, ils rédigèrent une Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, creuset des droits de l'homme actuels. 
 
Néanmoins, cette révolution fut une passation de pouvoir entre la dictature royale et la bourgeoisie qui domine toujours actuellement, et, pendant près d'une centaine d'années, la République a beaucoup bégayé. A part, quelques soubresauts, en 1830, en 1848, le peuple n'a vraiment fait sa révolution qu'au moment de la commune en 1871, insurrection réduite immédiatement de manière sanglante par la bourgeoisie.
Il fallut attendre, les folies meurtrières du 20ème siècle, la fin du second conflit mondial et des millions de morts, avant qu'une poignée d'hommes décident, enfin, de coucher sur le papier une déclaration universelle Droits de l'Homme.

Une des preuves de ce mouvement, c'est que cette Déclaration Universelle des Droits de l'Homme du 10 décembre 1948, socle moderne des droits de l'homme, a été, au cours des années, complétée par des textes précisant la nature de certains droits ou familles de droits - droits de première génération, de deuxième, de troisième voire de quatrième génération - mais aussi des droits spécifiques attachés à des groupes humains, à une région, à un continent - Convention Internationale des Droits de l'Enfant de 1989, Convention Européenne des Droits de l'Homme - d'autres traités internationaux et de nouveaux concepts en gestation.

Même si l'universalité des droits est un axiome en ce qui concerne l'article premier, clef de voûte des droits de l'Homme, des différences importantes existent entre les peuples.
Sans aller très loin, la notion de vie privée - un droit que nos concitoyens considèrent fondamental - a-t-elle la même valeur dans le nord et le sud de l'Europe, chez les Européens et les Anglo-Saxons, et ne parlons pas de l'Afrique, des Indes ou de la Chine.
En ce qui concerne la justice et la présomption d'innocence les différences d'approches, là aussi, sont importantes. Le concept du droit à l'image, particulièrement malmené dans le monde de la surveillance, des réseaux, de la télévision et de l'Internet est-il le même partout ?
D'autres différences d'appréciations, quelquefois importantes, pourraient être soulignées.

De plus, des droits pourtant nécessaires au bon fonctionnement d'une démocratie sont omis :
- La résistance à l'oppression définie par la déclaration de 1793 dans les articles suivants :
Article 33 : La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme.
Article 34 : Il y a oppression contre le corps social, lorsqu’un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé.
Article 35 : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.
- Le droit à un revenu minimum universel ou à un revenu permanent (selon la théorie de Milton Friedman)

Et les bouleversements les plus importants sont à attendre avec les nouvelles technologies, car une révolution est en marche dont nous ne mesurons pas les conséquences, surtout dans notre société libérale où la finance et l'industrie déterminent les règles du jeu pour rester maîtres de la croissance et du profit.
La « grande convergence » NBIC (Nanotechnologie, Biotechnologie, Intelligence artificielle, Sciences Cognitives) va bouleverser notre relation au monde, elle créera de nouvelles contraintes qu'il faudra combattre par une évolution des droits sous peine de totalitarisme. 
Quelques exemples :
La possibilité, que l'on commence à entrevoir, de commander des appareils (fauteuils, prothèses, mais aussi ... armements) directement depuis le cerveau pour optimiser le fonctionnement, l'efficacité des individus ou pour compenser leur déclin - « l'homme symbiotique » - l'« humain augmenté » techniquement !
On pourra choisir le sexe de ses descendants !
On pourra donner naissance à des enfants pour soigner ses autres enfants déficients ou malades !
On s'apprête à légaliser l'euthanasie !
Et que dire du développement et de la multiplication des contraintes de surveillance par la miniaturisation, voire l'invisibilité, des systèmes ! Sans parler des nombreuses évolutions technologiques dont nous n'avons encore aucune idée ….
Ces concepts peuvent s'avérer séduisants, mais lorsqu'on commence à modifier la nature humaine, il n’existe plus de projet universel, par conséquent plus d’éthique universelle.
Il est fort probable que les découvertes NBIC vont transformer considérablement l’homme, la société et l’environnement.
D'importantes divergences sur l'évolution risquent de voir le jour et le vivre ensemble deviendra impossible.
Ni l’obligation, par décision autoritaire ou par pression économique, de se transformer, ni la volonté d’interdire toute tentative de transformation de l'humain ne peuvent être satisfaisantes.
Alors, où se trouvera la vérité ?
Les Droits de l'Homme risquent d'être singulièrement malmenés par toutes ces évolutions.
L’espoir réside dans de nouvelles formes de pensée, mais aussi par l'exigence drastique d'imposer des devoirs, ... des devoirs éthiques aux entreprises et aux financiers. 



Jean-Claude VITRAN 

Parler des droits est devenu banal et abusif. Banal car, de l'enfant qui clame, dans sa cour d'école "tu n'as pas le droit", à l'avocat qui, s'il le faut, invoque ou invente des droits pour défendre son client mal parti, le droit peut servir à avoir raison par tous les moyens. Abusif, par ce qu'à tout vouloir mettre dans les lois et règlements, on déshumanise la société où règne, alors, des droits qui ne sont plus ceux de l'homme !
Il est grand temps de réfléchir à une réforme de nos approches du droit lequel, au lieu d'ouvrir des possibilités, les bloque. Les dogmes étaient et restent des droits imposés et non des droits aimés. Il faut changer la philosophie du droit marquée par l'ethnocentrisme et la judiciarisation.
Jean-Claude Vitran  attire notre attention sur l'impuissance du droit et la manipulation du droit, afin de laisser libre cours à ce que d'aucuns nomment le "transhumanisme", qui n'est qu'une hyperviolence scientiste que veulent nous "vendre" les marchands d'illusion : un modèle de superman qui ferait de nous des machines pensantes. C'est maintenant qu'il faut tirer la sonnette d'alarme. Demain, il sera trop tard. Je m'associe à cet appel au bon sens et à la vigilance.
Jean-Pierre DACHEUX