Il y a quelques jours, je me suis rendu à la Poste.
Devant moi, une dame âgée échangeait avec la préposée du guichet.
M'étant approché trop près, je me fis prestement rabrouer par la vieille dame, car j'avais dépassé le cercle de confidentialité matérialisé par une marque au sol.
Je m’excusais en avouant, penaud, ne pas y avoir prêté attention.
En sortant je rattrapais la dame.
A sa mine effrayée, je pensais qu’elle devait croire que j'en voulais à sa retraite !
Je lui demandais si elle était pour les caméras de vidéo surveillance.
Remis de son émotion, elle répondit à mon incongruité qu'elle était, bien entendu, pour !
Je lui rétorquais, alors, que ces caméras regardaient avec application dans son cercle de confidentialité, qu’elles étaient maintenant capables de voir et même d’écouter.
Elle ne prit pas la peine de me répondre, haussa les épaules et partit en me tournant le dos, philosophant certainement sur l’indigence intellectuelle du crétin qui venait de l’interpeler.
Pourtant la question reste posée : pourquoi accepter cette violation de l’intime dans un cas, et pas dans l’autre ?
Quand la carte d'identité nationale ne suffit plus...
Nous relayons volontiers cet appel mettant en évidence que l'identité nationale française devient, par la volonté politique du Gouvernement, une chasse bien gardée ! Comme si le sang et le territoire, seuls, déterminaient la citoyenneté française ! La France, pays fait, pour une large part, d'immigrations successives, depuis l'antiquité, doit accepter que ceux qui sont Français le restent sans qu'on aille fouiller dans le passé de leurs aïeux!
Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux
Appel
A l’initiative de la LDH et de Daniel Karlin, documentariste, un appel a été lancé, signé par de nombreuses personnalités et publié dans Libération pour dénoncer les difficultés qu’ont certains citoyens à renouveler leurs papiers d’identité. Vous pouvez signer directement en ligne cet appel.
Depuis plus de vingt ans, les différents gouvernements infligent un traitement discriminatoire aux Français nés à l’étranger, ou nés en France de parents étrangers ou devenus français par naturalisation.
À l’occasion du renouvellement de ses papiers d’identité, il est maintenant demandé systématiquement à chacun d’entre eux de faire la preuve de sa nationalité française. La situation continue de s’aggraver : d’une pratique qui se cantonnait à la carte d’identité, la délivrance du passeport fait désormais l’objet des mêmes attentions et on en arrive à l’ouverture d’un bureau spécialisé pour ces Français « différents ».
Au-delà de l’avalanche de preuves réclamées, de la difficulté de reconstituer des parcours que l’histoire de la France ou du monde a bouleversés et de la répétition stupide des mêmes demandes à chaque renouvellement, imagine-t-on ce que représente cette mise en cause directe de la personnalité de chacun et le réveil douloureux de souvenirs souvent dramatiques ?
Il y a quelque chose d’intolérable à faire ainsi de millions de Français d’origine les plus diverses des personnes suspectes a priori de fraude, puisque ce sont à elles de prouver leur nationalité et non à l’administration de démontrer une fraude ou une erreur. Cette attitude est d’autant plus vexatoire qu’en vertu de l’article 21-13 du Code Civil, la nationalité de ceux qui ont vécu en tant que Français depuis plus de dix ans ne peut plus être contestée.
Nous dénonçons une logique résultant d’une peur de l’Etranger, dont il importerait de se prémunir à toute force, y compris en suspectant des millions de Français. Et parce que nous refusons que ces situations se règlent par des passe-droits en faveur de ceux qui ont les moyens de protester contre de telles discriminations, nous exigeons que le gouvernement y mette un terme et rétablisse un traitement normal et égal pour tous de la délivrance des pièces d’identité.
Terre brune (1/3), terre verte ( 2/3). Environ 9 millions d'habitants de chaque côté.
Haïti ( "la terre des hautes montagnes", Ayiti, en créole) est, après le Québec (Canada), le seul pays francophone d'Amérique du Nord. Avec la République dominicaine (de langue espagnole), Haïti constitue Hispagnola, l'île que découvrit Christophe Colomb, le 5 décembre 1492. C'est Richelieu qui enleva l'ouest de l'île aux Espagnols mais les mines d'or étaient... à l'est !
Les Amérindiens, massacrés ou soumis à l'esclavage, finalement décimés par la maladie, disparurent de l'île qui fut repeuplée, au cours du XVIe siècle par la traite négrière d'Afrique.
En 1790, Haïti s'appelait encore Saint-Domingue, et c'était la colonie la plus riche de toute l'Amérique, grâce au commerce du sucre et de l'indigo. La révolte des esclaves conduisit la Révolution française à proclamer l'abolition de l'esclavage, en 1793. Toussaint-Louverture, gouverneur pour la France, rétablit la paix, mais, en 1803, il fut démis de ses fonctions et déporté, sur ordre de Napoléon Bonaparte !
Pourtant, les troupes françaises furent défaites par les esclaves et, le 1er janvier 1804, l'indépendance était proclamée. Haïti est donc le premier pays au monde issu de l'abolition de l'esclavage. On le lui fit bien payer! En 1825, Charles X, tout en reconnaissant "l'indépendance pleine et entière d'Haïti," réclamait 150 millions de francs (or!) pour "dédommager les anciens colons" sous peine de reconquête militaire de l'île. Le président haïtien d'alors, Jean-Pierre Boyer, céda. La dette, ramenée à 90 millions de francs, n'a jamais été éteinte. Qualifiée "d'illégitime et odieuse", elle restait valide et Haïti en demandait le remboursement, en 2003 (deux cents ans après l'indépendance), soit, actualisée : 21,7 milliards de dollars !
Aujourd'hui, Haïti est l'un des pays les plus pauvres du monde avec 80% de sa population en-dessous du seuil de pauvreté. Le drame du 12 janvier attire l'attention de tous sur ce pays-martyr. Que n'avons-nous, plus tôt, aidé cet État surexploité, déforesté, surpeuplé, constitué souvent de bidonvilles, à l'habitat fragile ? Le malheur n'eut peut-être pas pris ces proportions géantes!
Le séisme, d'intensité 7 sur l'échelle de Richter, aura été affreusement meurtrier.
Nous n'en sommes plus à nous demander s'il est opportun de parler de décroissance. Ceux qui se sont offusqués qu'on ose prétendre qu'il pouvait sortir un mieux d'un moins ont modifié leur argumentation. Certes, disent-ils, le toujours-plus-de-tout est, à terme, intenable, mais avoir moins de ceci, pour avoir plus de cela, peut être une nécessité. Et de sortir des formules qui tiennent de l'oxymore (telle que : "la décroissance prospère") ou qui tendent à désamorcer la charge du mot (comme la "décroissance sélective").
Enfin la controverse ! Sous ce nouvel affrontement politique se cachent deux conceptions de l'écologie. L'une se veut pédagogique et consiste à engranger les apports qui permettent d'effectuer des compromis afin de faire avancer la société dans son ensemble. C'est l'écologie réformiste. L'autre se veut plus pressée et consiste à alerter sur l'urgence des choix à opérer, en une période qui s'avère de plus en plus courte, si l'on veut que société il continue à y avoir. C'est l'écologie radicale.
Toutes les familles politiques se rallient, l'une après l'autre à l'écologie, à l'écologie réformiste bien sûr. Gagner du temps. Retarder les décisions. Annoncer le changement, mais changer goutte à goutte. Changer de logiciel ? Soit ! Changer le système de notre ordinateur économique ? C'est bien plus que le bug de l'an 2000 ! C'est la promotion de l'incertain ! Pas de ça ! "Encore un peu de temps, Monsieur le bourreau..." L'ennui, c'est que nombre d'écologistes se contentent eux-mêmes de cette écologie réformiste, à petites doses...
La décroissance est une révolution non-violente mais une révolution quand même, et il est admissible qu'elle fasse peur. Elle est donc à reformuler. Mais si la décroissance est un vocable regrettable, il n'en est toujours pas d'autre à notre disposition, et il ne faut surtout pas le remplacer par quelque autre mot que ce soit, pour la raison simple suivante : c'est une non-croissance globale qui va se produire à l'échelle planétaire et ceux qui en doutent en verront bientôt les manifestations. On peut, du reste, s'en rendre déjà compte et pas seulement à cause des conséquences climatiques de l'activité humaine. La décroissance n'est pas un choix idéologique; c'est un constat qui bouleverse la pensée.
La difficulté à comprendre le caractère global de la décroissance tient à ce que l'on compte mal ! Pour obtenir un moins de production mondiale, on peut passer par des plus de productions en telle ou telle zone continentale! Ce n'est pas de la décroissance sélective (c'est-à-dire un remplacement d'une production décroissante par une production croissante !), c'est de la décroissance "relative" (c'est-à-dire qui s'effectue à des rythmes différents et, surtout, selon des opportunités très variables). Un résultat négatif peut comprendre de multiples données positives! (-10 = +5+15+10-20-10-10 +2+2+1-5, par exemple !).
En clair, il ne faut pas confondre, les actuels reculs économiques, qui ne signalent nullement une décroissance, et les futures redistributions des richesses qui devront se produire, inévitablement, afin que la vie reste possible pour les 9 milliards de Terriens, d'ici une seule génération ! Le constat est impitoyable : ou bien l'on vivra tous autrement, sur Terre, ou bien l'on ne pourra vivre tous, sur Terre. La décroissance n'est plus seulement, alors, une évidence intellectuelle sur une planète limitée où la croissance ne peut être infinie; la décroissance est la seule voie qui éviterait une guerre généralisée, dès lors que la question du partage est, désormais, non seulement une question de justice, mais une question de survie.
Le tribunal de grande instance de Pontoise, par son ordonnance datée du 29 décembre 2009, vient de débouter la Communauté d'Agglomération du Val de France (Val d'Oise) qui avait voulu obtenir, par référé, l'expulsion, en urgence, de familles rroms installées sur le territoire de la commune de Sarcelles.
Non seulement « il n'y a pas lieu à référé sur l'ensemble des demandes de la communauté d'agglomération du Val de France » a décidé la Présidente du Tribunal, mais, sur le fond, il est affirmé que « l'occupation de la parcelle par lesdites familles ne peut dans ces conditions constituer un trouble manifestement illicite ».
Le Collectif local de soutien aux familles Rroms considère qu'il s'agit là d'un jugement de grande portée.
En effet, les motifs pour lesquels la décision de justice a été prise peuvent faire jurisprudence. On relèvera, en effet, qu’y sont prises en considération des réalités jusqu'alors trop peu évoquées :
• « ...si les installations sont précaires, elles constituent néanmoins leur logement familial ».
• « Aucune urgence à expulser les familles présentes à cet endroit ne se trouve caractérisée... ».
• « Aucune solution envisageable de relogement n'est, à ce stade, établie ou même évoquée alors même que le droit au logement est un principe à valeur constitutionnelle, opposable au même titre que le droit de propriété ».
• Le Tribunal cite la Cour européenne des Droits de l'Homme qui a rappelé « qu'une ingérence dans l'exercice du droit au respect de la vie privée ou familiale est possible dans une société démocratique dans le but d'atteindre unbut légitime, si elle répond à un besoin social impérieux et en particulier, demeure proportionné au but légitime poursuivi ».
• Le Tribunal souligne que, dans le même arrêt, la Cour européenne des Droits de l'Homme rappelle également que « la vulnérabilité des Tsiganes, du fait qu'ils constituent une minorité, implique d'accorder une attention spéciale à leurs besoins et à leur mode de vie propre ».
Enfin, et en l'espèce, il est mis en évidence par le Tribunal :
• que « le terrain occupé est précisément destiné à accueillir des nomades et les gens du voyage » .
• que « des familles de la communauté ROM comportent des enfants scolarisés dans la commune de Sarcelles ».
• « qu'il ne tient qu'à la communauté d'Agglomération Val de France de rendre ce lieu de vie plus salubre en permettant aux défendeurs de bénéficier du service de ramassage des ordures ménagères ».
S’il faut éviter d’assimiler les Rroms à des nomades ou à des gens du voyage, il faut aussi reconnaître que cette décision de justice admet qu'une aire d'accueil et de stationnement puisse accueillir et laisser stationner des familles tsiganes étrangères, contraintes de vivre dans un habitat précaire, faute d'autre possibilité de logement.
Qu'il s'agisse des principes du droit ou de l'examen des modalités pratiques de la vie familiale, le Tribunal de Pontoise a fourni, ainsi, pour les Rroms, un cadre déterminant les conditions dans lesquelles des Européens, en l’occurrence des tsiganes roumains, doivent être considérés et traités en France, pays de l'Union européenne. Ce jugement fera date.
Nous ne considérons pas ce jugement comme une victoire contre la Communauté d’Agglomération du Val de France, mais comme une heureuse opportunité pour les Rroms d’habiter un peu mieux cette partie de l’Union européenne où nous vivons ensemble. Cela, du reste, ne se pourra sans l’intervention de la collectivité en charge du service de ramassage des ordures ménagères, de distribution de l’eau, d’accès aux établissements scolaires, de la protection maternelle et infantile…
Quant aux Rroms eux-mêmes, qui savent si courageusement faire face à l’adversité, ils ne sont pas sans responsabilité et ils savent qu’ils devront, se passer progressivement de nous, et trouver leur place, originale, dans cette société multiculturelle qu’est l’Europe, au sein, comme au-delà, des 27 pays qui la constituent, actuellement.
Hubert Védrine, dont on peut contester une part de ce qu'il affirme, mais jamais la façon dont il s'exprime, avec clarté et précision, critique vigoureusement le droitdel'hommisme.
Ce néologisme, peu élégant, concerne, dit-il, une politique impossible, celle qui mettrait en avant, partout, les Droits de l'Homme, alors que, nulle part, en aucun pays, on ne place cette priorité avant les intérêts des États. Tout au plus, peut-on observer que l'on tient compte, un peu plus, des Droits de l'Homme dans telle ou telle démocratie.
Qu'il faille rattacher le régime démocratique à un respect, relatif mais plus important, des Droits de l'Homme peut être discuté, de la part des générations dont les ancêtres ont connu l'esclavage, le colonialisme et l'exploitation féroce des entreprises occidentales. RSF, aujourd'hui, rappelle qu'il n'y a pas qu'en Iran, en Chine, ou en Arabie saoudite que les journalistes sont poursuivis, enfermés ou assassinés. En Russie (cette "démocratie" nouvelle), en Italie (la "démocratie" berlusconnienne), en France (la "démocratie" sarkoziste)..., on modère les Droits de l'Homme derrière un réalisme brutal et cynique.
Toutefois, ce n'est pas le relevé du thermomètre mesurant la chaleur des convictions humanitaires qui importe le plus! C'est ceci : pourquoi est-il tout simplement illusoire, voire nocif, parce que mal pensé et inconscient, de fonder une politique sur les Droits de l'Homme?
Écartons d'abord ce néologisme : droitdel'hommisme, non seulement parce qu'il est laid mais parce que, là comme ailleurs, toute mise en système d'une valeur au moyen du suffixe isme, débouche sur une contradiction, le refus des droits à penser autre chose que ce qui est inscrit dans le système.
Le totalitarisme des idéologues débouche sur la privation de liberté, voire des mises à mort. Notre histoire l'enseigne. Aussi ne peut-on faire des Droits de l'Homme, un Catéchisme, un Dogme, une sacralisation qui ruineraient ce que sont les Droits de l'Homme : la reconnaissance de la pluralité bien plus que l'affirmation d'une norme universelle.
Nous voici au cœur de la controverse. On ne peut mettre en avant les Droits de l'Homme parce que, d'un bout à l'autre de la planète; on ne pense pas de la même manière les Droits de l'Homme. La Déclaration universelle de 1948 ne contient pas l'abolition de la peine de mort. Le refus de la marchandisation du travail humain, non plus! La dénonciation du commerce des armes, pas davantage. Le droit des hommes à disposer d'eux-mêmes, un slogan qui servit, un temps, à combattre l'exploitation coloniale, n'est plus guère crié. Le droit non encore rédigé, mais patent, des générations à venir face au pillage et à la mise en péril de la planète attend encore ses rédacteurs et surtout son adoption solennelle à l'ONU.
Les Droits de l'Homme auxquels nous nous référons ne peuvent déterminer les politiques parce qu'ils sont non seulement incomplets mais inapplicables partout, de la même manière. Ce n'est pas l'irréalisme des tenants des Droits de l'Homme qui est en cause, c'est cette habitude intellectuelle, ce dualisme mental qui permet de séparer "la théorie et la pratique", la conviction et sa mis en œuvre, les idées et les faits!
On peut ainsi faire la charité et vivre sur le dos de son prochain, clamer : "si tu veux la paix, prépare la guerre", habiller de mots généreux des pratiques cyniques. Les Droits de l'Homme ne peuvent ni passer avant la politique ni constituer une politique parce qu'ils sont dans la politique et, parce qu'ils sont non du texte mais de la vie, ils ne cessent de s'enrichir...
La peau de chagrin...
Quand Stephan Hessel dénonce la politique isrélienne qui viole les Droits de l'Homme, lui, l'un des co-rédacteurs de la Déclaration Universelle, ne donne aucune leçon morale, il affirme que le droit d'Israël à exister est remis en question dès que la politique de cet État interdit aux Palestiniens le droit de disposer d'eux-mêmes, là où ils vivent. Délier politique et Droits de l'Homme est aussi périlleux que de mettre, abstraitement, les Droits de l'Homme au premier plan.
Nicolas Machiavel
Il faudra bien un jour commencer à dépasser Machiavel! L'auteur du Prince a, lucidement, "dé-moralisé" la politique et l'a décrite comme un rapport de forces, y compris les plus violentes. De là à considérer que la démonstration était faite qu'aucune politique ne pouvait s'appuyer sur une éthique, il y a un pas que beaucoup ont franchi. Les "tueurs", en politique, ne sont pas tous des assassins et les mots peuvent remplacer la dague. Ce que les Citoyens du Monde, hier encore considérés comme des utopistes, des idéalistes, des inconscients, ont la possibilité de démontrer, aujourd'hui, ce n'est pas que les bons principes font les bonnes politiques! C'est que l'utopie, l'idée et la conscience aigüe du réel se sont, de nouveau, emparés de la politique.
De nouveau, oui, parce que la démocratie fut une utopie, les idées des Philosophes des Lumières furent -et sont encore- violemment combattues, parce que le temps des Grandes découvertes et des conquérants , ouvert à la fin du XVe siècle, cède devant le surgissement de notre conscience des limites planétaires.
L'utopie est une politique qui s'annonce.
Les politiques des Droits de l'Homme sont réalistes quand elles substituent à l'exhortation morale des invitations pressantes à prendre en considération ce qu'habiter la Terre conduit à entreprendre si l'on veut y vivre décemment. "Si non", ce sera la fin de l'histoire. "Si oui", ce sera d'ici un demi-siècle, non pas l'entrée dans un paradis, mais dans un nouveau faire-face (à des défis non encore abordés, ceux, sans doute, de la démographie fléchissante et du vieillissement généralisé). Mais ceci sera une tout autre épreuve pour les amants des Droits de l'homme...
Un an après, un livre sort ; Roland Gori fait le point ; L’Appel des appels est resté actuel. Cette résistance ne peut être ignorée ! Ci-dessous : brefs extraits d'une analyse à consulter dans son intégralité sur le site : http://www.appeldesappels.org/.
Jean-Pierre Dacheux et Jean-Claude Vitran
Le malaise en France est bien là, profond, palpable. Misère sociale, crise financière et économique, détresse morale, impasse politique. Le gouvernement navigue entre cynisme et opportunisme.
Au nom de « l’efficacité » mesurable érigée en loi suprême, les réformes visent à enserrer les populations dans des dispositifs de contrôle qui les accompagnent du berceau à la tombe.
Cette conversion du service public en contrôle social à la fois souple, constant et généralisé suppose que tous ceux qui concevaient encore leur métier comme une relation, un espace et un temps réservés à des valeurs et à des principes étrangers au pouvoir politique et à l’impératif de profit doivent être eux-mêmes convertis par toute la série de réformes qui s’abat sur la justice, l’hôpital, l’école, la culture, la recherche, le travail social.
Comme la quête illimitée de la performance ne cesse de produire ses anormaux, ses exclus, ses inutiles et ses inefficaces, elle engendre un appareil répressif proliférant, à la mesure de la peur sociale et des paniques subjectives qu’elle provoque. L’auto-alimentation de la peur et de la répression paraît sans limites.
Magistrats, enseignants, universitaires, médecins, journalistes, écrivains, travailleurs sociaux, acteurs culturels, tous doivent plier devant de nouveaux préfets qui, au nom des « risques » divers et variés, normalisent et évaluent leurs pratiques professionnelles selon des critères idéologiques de contrôle social des populations et de conformisation des individus : nouveaux préfets de santé, les directeurs des Agences Régionales de Santé contrôlent non seulement les établissements hospitaliers, les réseaux sanitaires, mais absorbent également tout le secteur social.
Nouveaux inspecteurs d’université, les experts des Agences d’Évaluation (AERES et ANR) visitent les laboratoires et les équipes de recherche pour vérifier qu’en matière de production scientifique ils obéissent bien à la politique de marque des publications anglosaxonnes. .../... Comme le pouvoir actuel n’est pas à une contradiction près, les réformes qu’il impose peuvent dans le même mouvement désavouer les débats qu’il propose : on diminue l’importance de l’histoire et de la géographie au moment même où s’ouvre un soi-disant débat sur l’identité nationale !
Pour faire oublier les inégalités sociales redoublées et délibérées, la peur de l’étranger est attisée et exploitée sans vergogne.
C’est cette civilisation dont nous ne voulons pas que démonte secteur professionnel par secteur professionnel le mouvement de l’Appel des appels. Civilisation de la haine qui invite à traiter les hommes comme des choses et à faire de chacun le manageur solitaire de sa servitude sociale et le contrôleur de gestion de sa faillite citoyenne.
De l’asphyxie à l’insurrection des consciences
Face à l’irresponsabilité des gouvernements, l’insurrection des consciences s’étend. Désobéissance individuelle, protestations, grèves, contestations multiformes : le refus d’obtempérer est la réponse de tous ceux qui ne se résignent pas au monde de la guerre économique et à cette civilisation d’usurier qui « financiarise » les valeurs sociales et psychologiques et « calibre » les individus comme la Commission Européenne calibre les tomates.
Dans le cours de ce vaste et divers mouvement de refus, il y a un an l’Appel des appels était lancé. Au mensonge de réformes qui, partout, font pire quand elles prétendent améliorer, des dizaines de milliers de professionnels de multiples secteurs, depuis le soin jusqu’à la justice en passant par la culture, le travail social, l’éducation et la recherche, ont dit non. Non, il n’est nulle part écrit que la concurrence de tous contre tous, que le management de la performance, que la tyrannie de l’évaluation quantifiée doivent détruire les uns après les autres nos métiers et l’éthique du travail qui lui donne son sens. Non, il n’est écrit nulle part que les ravages provoqués par un capitalisme sans limites doivent se poursuivre de crise en crise et que l’idéologie de la rentabilité doive modifier jusque de l’intérieur toutes les institutions, surtout celles qui constituent les derniers remparts à la dictature absolue du profit. Non, il n’est écrit nulle part que nous devions rester isolés et désolés face aux désastres en cours dans le monde du travail et dans le lien social.
L’Appel des appels, un an plus tard, est connu comme un des points de ralliement, de croisement et de coordination des résistances. Le travail continue. Il est double : transversalité et réflexion commune. D’abord, établir des liens concrets entre des activités qui subissent toutes la même normalisation professionnelle. Cela se fait dans les comités locaux, et par toutes les alliances locales et nationales tissées entre associations, syndicats et collectifs. Ce qui lie dans ce que nous vivons est plus fort que ce qui sépare nos activités spécialisées.
Ensuite, approfondir la réflexion commune. L’Appel des appels, c’est désormais un premier livre collectif[1] qui propose des analyses précises des réformes et des politiques en cours, et qui tente une compréhension globale de la situation. Pas de lutte efficace possible si l’on ne saisit la particularité du moment, tel est le sens de l’ouvrage conçu comme un outil de transversalité et un point de départ possible d’un travail collectif mené par celles et ceux qui s’inscrivent dans la démarche de l’Appel des appels.
L’Appel des appels, sa force, il la tient de notre conviction partagée que la division subjective et la division sociale ne peuvent être liquidées quels que soient les efforts déployés par les pouvoirs. Réduire aujourd’hui l’homme à l’unité de compte d’une anonyme « ressource humaine », à une force enrôlée dans la mobilisation générale au service de la performance et de la compétitivité, asservie par des dispositifs de management des plus sophistiqués et souvent des plus persécutifs, ne peut qu’engendrer souffrance, révolte sourde, éclats demain qui diront l’insupportable de la négation de l’humain et du social. Nul pouvoir technique, scientifique, économique, quelles que soient ses prétentions à l’instrumentalisation totalitaire, ne saurait supprimer le sujet et le conflit, acquis anthropologiques de la démocratie. C’est la raison de l’Appel des appels. C’est pourquoi, partout où nous sommes, nous ne cèderons pas, nous refuserons l’humiliation et le mépris sans le demander pour l’autre. Pari difficile pour chacun d’entre nous, dont seul le « Nous raisonnable » constitue l’assurance que nous pouvons encore et encore le gagner, pas contre mais avec l’autre, à condition et à condition seulement d’autoriser, d’accueillir et de prendre soin du conflit. Faute de quoi la reproduction de l’espèce finira par anéantir son humanité."
Pour le Bureau de l’Appel des appels Roland Gori et Christian Laval, Le 22 Décembre 2009.
[1] Roland Gori, Barbara Cassin, Christian Laval (sous la dir. de), 2009, L’Appel des appels Pour une insurrection des consciences. Paris : Mille et une nuits.