Archives du blog

dimanche 5 avril 2009

Je suis inquiet, très, très inquiet..., par C.M. Vadrot


Nous publions ce témoignage qui en dit long sur la liberté d'expression, y compris dans le cadre professionnel de formation des adultes, en Sarkosie!


"Vendredi dernier, à titre de solidarité avec mes collègues enseignants de l'Université de Paris 8 engagés, en tant que titulaires et chercheurs de l'Education Nationale, dans une opposition difficile à Valérie Pécresse, j'ai décidé de tenir mon cours sur la biodiversité et l'origine de la protection des espèces et des espaces, que je donne habituellement dans les locaux du département de Géographie (où j'enseigne depuis 20 ans), dans l'espace du Jardin des Plantes (Muséum National d'Histoire Naturelle), là où fut inventée la protection de la nature. Une façon, avec ce « cours hors les murs », de faire découvrir ces lieux aux étudiants et d'être solidaire avec la grogne actuelle mais sans les pénaliser avant leurs partiels.

Mardi, arrivé à 14 h 30, avant les étudiants, j'ai eu la surprise de me voir interpeller dés l'entrée franchie par le chef du service de sécurité tout en constatant que les deux portes du 36 rue Geoffroy Saint Hilaire était gardées par des vigiles...

- « Monsieur Vadrot ? ».
- Euh...oui
- Je suis chargé de vous signifier que l'accès du Jardin des Plantes vous est interdit
- Pourquoi ?
- Je n'ai pas à vous donner d'explication....
- Pouvez vous me remettre un papier me signifiant cette interdiction ?
- Non, les manifestations sont interdites dans le Muséum
- Il ne s'agit pas d'une manifestation, mais d'un cours en plein air, sans la moindre pancarte...
- C'est non....

Les étudiants, qui se baladent déjà dans le jardin, reviennent vers l'entrée, le lieu du rendez vous. Le cours se fait donc, pendant une heure et demie, dans la rue, devant l'entrée du Muséum. Un cours qui porte sur l'histoire du Muséum, l'histoire de la protection de la nature, sur Buffon. A la fin du cours, je demande à nouveau à entrer pour effectuer une visite commentée du jardin. Nouveau refus, seuls les étudiants peuvent entrer, pas leur enseignant. Ils entrent et, je décide de tenter ma chance par une autre grille, rue de Buffon. Où je retrouve des membres du service de sécurité qui, possédant manifestement mon signalement, comme les premiers, m'interdisent à nouveau l'entrée.

Evidemment, je finis pas me fâcher et exige, sous peine de bousculer les vigiles, la présence du Directeur de la surveillance du Jardin des Plantes. Comme le scandale menace il finit par arriver. D'abord parfaitement méprisant, il finit pas me réciter mon CV et le contenu de mon blog. Cela commencer à ressembler à un procès politique, avec descriptions de mes opinions, faits et gestes. D'autres enseignants du département de Géographie, dont le Directeur Olivier Archambeau, président du Club des Explorateurs, Alain Bué et Christian Weiss, insistent et menacent d'un scandale.

Le directeur de la Surveillance, qui me dit agir au nom du Directeur du Muséum (où je pensais être honorablement connu), commençant sans doute à discerner le ridicule de sa situation, finit par nous faire une proposition incroyable, du genre de celle que j'ai pu entendre autrefois, comme journaliste, en Union soviétique :

- Ecoutez, si vous me promettez de ne pas parler de politique à vos étudiants et aux autres professeurs, je vous laisse entrer et rejoindre les étudiants...

Je promets et évidemment ne tiendrais pas cette promesse, tant le propos est absurde.

J'entre donc avec l'horrible certitude que, d'ordre du directeur et probablement du ministère de l'Education Nationale, je viens de faire l'objet d'une « interdiction politique ». Pour la première fois de mon existence, en France.
Je n'ai réalisé que plus tard, après la fin de la visite se terminant au labyrinthe du Jardin des Plantes, à quel point cet incident était extra-ordinaire et révélateur d'un glissement angoissant de notre société. Rétrospectivement, j'ai eu peur, très peur..."

Afficher l'image en taille réelle



CM Vadrot


Pour plus d"information, visitez notre site : http://p8enmouvements.free.fr/


Jean-Claude Vitran et Jean-Pierre Dacheux

jeudi 2 avril 2009

Louis Albrand, un honnête homme...



Une commission chargée par Rachida Dati d'un rapport sur la prévention du suicide en prison a rendu son rapport ce jeudi. Mais le président de ce groupe, le psychiatre Louis Albrand, a boycotté ce rendez-vous. Il accuse les autorités d'avoir édulcoré la version finale du texte pour que la hausse des suicides ne soit pas attribuée à la surpopulation carcérale.

38 détenus se sont donnés la mort depuis le 1er janvier 2009, dans les prisons françaises. Notre pays détient, en Europe, un effroyable record! On n'en est plus aux années 1970!



Le psychiatre ne se reconnaît pas son texte dans le rapport final. "Il a été modifié. Ce n'est pas le rapport princeps de la commission que j'ai présidé !" s'est-il insurgé. Il accuse l'Administration pénitentiaire d'avoir édulcoré le texte de la commission. Ce dernier mettait en cause la surpopulation carcérale - 62 700 détenus pour 51 000 places - pour expliquer la hausse des suicide. La dernière mouture, elle, s'en prend aux media: "Les difficultés et les angoisses de la société abondamment relatées par les media trouvent un écho en détention. Expliquer les suicides uniquement par les conditions de détention inhumaines et dégradées apparaît donc particulièrement réducteur", dit le rapport publié par le ministère!

Que vaut donc la peau d'un homme, en prison? Rien?

Que des dizaines de prisonniers se soient donnés la mort, ces dernières années, plutôt que de continuer à vivre ce que l'incarcération leur faisait subir, signifie, brutalement, que la peine de mort est bel et bien réinstaurée dans notre pays. Que nous fassions silence sur cette horreur révèle ce qu'il en est des droits humains, sous un régime sécuritaire qui punit, sans donner le moindre espoir d'une réinsertion, et surtout sans douter du caractère inné de la criminalité! Supporter qu'on vive en société en faisant de la violence anti-violence de l'État une violence implacable et aussi désastreuse que la violence criminelle elle-même, conduit tout droit à la mort de la démocratie.

Car les mois qui viennent pourraient bien conduire vers des situations de plus en plus tendues et chargées d'une violence qu'on mettra, bien entendu, au compte de la délinquance présente dans une partie de la population, la plus en souffrance, évidemment! Demain, quand les émeutes de la misère et la colère des désespérés, privés d'emploi et de revenus, feront exploser l'agressivité dans nos cités, sans doute pensera-t-on à faire donner l'armée contre le peuple, comme on a toujours fait en période de désastre. Mais ne devrions-nous pas regarder la réalité bien en face : les plus grands terroristes sont d'abord ceux qui font vivre dans l'hyper angoisse du lendemain, et le malheur, des millions de personnes! La pire violence est, de plus en plus visiblement, la violence de ceux qui ruinent les salariés, se servent largement puis se gobergent, sans vergogne, impunément car sans craindre la prison ni les rigueurs de lois faites pour eux...

Le psychiatre Louis Albrand, qui ne veut pas que son travail soit détourné et que ses recommandations passent aux oubliettes est un homme honnête et courageux. Ne nous contentons pas, pourtant, de saluer le refus de ce citoyen qui éclaire, crûment, l'inhumanité des pouvoirs publics. C'est toute la société française qui doit s'interroger! Nos prisons sont notre honte. Nous avons fermé les yeux sur la surpopulation carcérale. mais, désormais, se taire, c'est être complice du crime.

Lire l'article complet du JDD :
http://www.lejdd.fr/cmc//societe/200914/prison-suicide-et-polemique_199425.html


Lisez "Ban public" : http://prison.eu.org

Jean-Pierre Dacheux

mardi 31 mars 2009

Bienvenue!




Une fois n’est pas coutume, parlons d’un film que les défenseurs des droits de l’Homme auraient pu coproduire : WELCOME

D’abord, il faut remercier le ministre de ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire qui, par ses déclarations inopportunes, a fait beaucoup de publicité au film.

L’histoire se passe à Calais et raconte le quotidien des émigrés qui veulent passer en Angleterre et des militants qui les aident journellement.

C’est aussi une très belle histoire d’amitié et d’amour.

C’est une fiction, mais aussi un documentaire sur la folie de notre société qui est incapable de prendre en charge les problèmes de l’immigration, et sur la perversité de la mondialisation.

Mais c’est surtout le tableau de l’incompétence, de l’impuissance crasse de certains politiques.

Il y a quelques années, à grand renfort de déclarations viriles, le centre de la Croix Rouge de Sangatte a été fermé et rasé. Le résultat est que la situation s’est considérablement aggravée.

En effet, on ne peut pas renvoyer les candidats au passage vers l’Angleterre puisque, pour la majorité d’entre eux, leur pays d’origine est en guerre et ils sont dans une situation dramatique, privés de droits au séjour, au travail, au logement, à la sécurité ; ils errent dans la ville et sa banlieue en attendant le moment propice de traverser la Manche, et ils sont, chaque jour, victimes d’une sévère répression administrative et policière.

http://kamizole.blog.lemonde.fr/files/2009/02/eric-besson-a-calais-delation-en-plein-dans-le-paf.1234594811.jpg

On réactive une vieille loi de 1945 pour inquiéter les militants qui essayent d’améliorer, par une soupe et quelques vêtements, l’ordinaire de ces pauvres bougres. On s’en prend à eux à travers le délit de solidarité, en contradiction avec les déclarations des droits de l’Homme et avec l’obligation d’aide à personnes en danger.

La municipalité de Calais s’offusque des conséquences négatives du Film pour la réputation de la commune mais laisse la situation dégénérer.

On laisse s’installer des situations de non droit où s'enracine une mafia qui exploite leur faiblesse, passeurs, etc.

Un film à voir pour dénoncer une situation intolérable, en connaissance de cause !

Voir la bande-annonce :
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18855318&cfilm=111722.html


Jean Claude Vitran

mercredi 18 mars 2009

Veillée d'armes naïve et non violente


La France est rentrée, hier, dans le commandement de l'OTAN.
En fait, elle rentre dans le rang.
Elle s'enferme dans la politique de l'occident.
Elle n'est plus que la voix de son président.
La France, dans l'OTAN, se battra donc en Afghanistan.
Dans l'OTAN, elle aurait envoyé en Irak ses combattants.


La France? Ah! non! Et surtout pas les désobéissants.
Les désobéissants sont des résistants.
Les désobéissants sont des citoyens conscients.
Désobéir n'a jamais été aussi urgent.
On ne fait pas vivre la démocratie en se soumettant.
Tout n'est pas dit seulement en votant!

http://www.drapeaurouge.fr/blog/images/d%C3%A9sob%C3%A9issance%20civile.jpg

On ouvre le débat en protestant.
Le droit au désaccord est un droit des vivants.
Le juste ne plie pas devant les puissants.
S'incliner toujours est humiliant.
Demain, dans la rue, le dira-t-elle en criant?
France, réveille toi, il est temps!

Jean-Pierre Dacheux

dimanche 8 mars 2009

8 mars 2009 : la journée de "la femme"




De quelle femme parle-t-on?


"La femme" n'existe pas. Les femmes existent. Femme n'est pas une entité! Chaque femme est une personne! Chaque femme a son histoire.

"La journée de la femme" est ambigüe! Les femmes constituant la moitié du genre humain, il n'y a pas à avoir une attention particulière pour elles! Elles font partie de l'ensemble des habitants de la planète! Considérer à part le sort des femmes, c'est faire une discrimination inacceptable, fut-elle positive. Si l'on multiplie les journées commémoratives, c'est pour faire sortir des causes de leur oubli! Comment oublier notre quotidien, notre condition humaine sexuée?

Il se trouve que les êtres humains de sexe féminin ont, le plus souvent, une vie plus dure encore que celle des êtres humains masculin! Il se trouve que, dans l'espèce humaine, les mâles font souvent souffrir les femelles. Il se trouve que les êtres humains, qui se pensent les plus forts, en sont encore à s'arroger des droits qu'aucun droit ne devrait jamais pouvoir légitimer : la moitié de l'humanité en 2009, celle des mères, des filles et des épouses est largement sous la domination des pères, des fils et des époux.

On tue, en Europe comme ailleurs, sous les coups, les femmes qui ne se soumettent pas. Ce n'est pas rare! Si "la femme est l'avenir de l'homme", l'avenir, apparemment, se dérobe...

Dans un univers où, contre toute évidence philosophique, la violence est toujours considérée comme naturelle, ceux qui en disposent ne se privent pas de s'en servir pour assurer leur pouvoir, sexuel, économique et politique.

Les Terriens se mettent en péril en s'installant dans des civilisations où les Terriennes sont de beaux objets dont on jouit! Les femmes, par leur rôle, leur action, leur approche de la vie sont indispensables à l'équilibre si précaire des sociétés.

Puissent les années qui s'ouvrent, où nous voici contraints à la solidarité, faire comprendre à l'humanité tout entière, mais prioritairement au "sexe fort", que "le beau sexe" est non seulement son égal en humanité, mais celui dont l'apport spécifique peut, actuellement, sauver la Terre.


Famine en Somalie


Jean-Pierre Dacheux et Jean-Claude Vitran



lundi 2 mars 2009

À votre santé!


L'excès tue... plus vite que ne se consomme et consume la vie!

La belle affaire, on le savait déjà ! La société de consommation est une économie du toujours plus, donc de l'excès. On ne veut l'avouer mais, oui, « le toujours plus détruit l'humanité ». Dans la conclusion de l'étude de l'Institut national du cancer (l'INCA), parue le 16 février 2009, on lit : « Il est conseillé de satisfaire les besoins nutritionnels par une alimentation équilibrée et diversifiée ». Quelle découverte ! N'est-il pas hypocrite de conseiller l'évidence et de mettre sur le plan moral ce qui relève de la santé publique ? Comme si, une fois de plus, chaque individu devait tout assumer et être rendu coupable de ce qu'il subit ! Pourquoi n'affirme-t-on pas, aussi, que pour se bien porter il faut bien vivre, donc échapper à la surproduction (comme au sur-travail du reste). Dans les années 1970, on parlait déjà de la vie simple (1).

Mais voilà, il n'y a plus d'évidence quand il y a addictions..., et profit ! Il est, cette fois, question du vin ! Après le tabac, l'alcool ? Va-t-on s'en prendre, à présent, « aux traditions et à la culture nationale » diront les vignerons ? Osons toutes les questions. Le whisky tue-t-il plus que l'héroïne ? Le cannabis est-il moins nocif que l'apéro ? Mais encore, l'automobile n'est-elle pas aussi une drogue puisqu'on ne peut s'en passer ? Etc.


Feuille de cannabis

Il est vrai qu'à ne pas regarder la réalité en face, on abrège non seulement la durée de nos vies mais, pire, leur qualité ! Une objection toutefois : abréger sa vie pour mieux vivre se pourrait concevoir et admettre. La réussite d'un vie n'est pas fonction de sa longueur. La liberté humaine va jusqu'au choix entre une satisfaction avec risques et la tranquillité plate..., mais la question posée, à l'occasion du débat qui s'ouvre, n'est pas celle de la liberté de disposer de soi-même; elle est de ne pas subir des conditionnements où toute liberté est abolie.

Passe de boire trois verres de vin à la suite, un jour de fête et de rencontre, mais boire plus qu'on ne veut parce qu'on n'a pas la possibilité de refuser ce que la publicité, le voisin ou le barman incitent à consommer, et bien ce n'est pas une liberté... L'éthique déborde la morale ! Il ne s'agit pas d'obéir à des codes, à des prescriptions ou aux contraintes des mœurs en cours ! Il s'agit de rester maître de sa vie, de devenir un « honnête homme », mais au sens que donnait Montaigne à cette locution !


Michel de Montaigne

Il faut bien convenir que tout se tient et que « la crise » (en fait la mutation de société) va révéler que nous vivions dans le culte d'un progrès qui n'en était pas un. Fumer sans pouvoir s'arrêter, boire bien plus en alcoolique qu'en ivrogne, aller plus vite, quels que soient les dangers qu'on court et fait courir, conduit à « se défoncer » dans les deux sens du terme : jouir au maximum et se détruire totalement. Le vrai plaisir est ailleurs. Il ne saurait être dans la dépendance ! S'en tenir à quelques plaisirs dont on veut profiter sans limites, c'est se tromper de bonheur, et cela se paie cher, très cher ( à la fois parce que ça ruine le portefeuille et parce que ça ruine la santé) !

Gardons bien, cependant, en vue que la moralisation fait glisser vers l'autoritarisme, voire la fascisation. Tout pouvoir personnel sur autrui induit la conformation des comportements. La responsabilité est ailleurs que dans la culpabilisation des citoyens ! Sans lucidité et sans pouvoir sur sa propre vie, il n'est pas de responsabilité véritable.

Il n'y a là aucun constat moral, il y a surtout un constat social : les addictions sont déclenchées, nourries, entretenues par des organisations économiques pour qui la détérioration de la santé humaine n'a aucune importance. Ce n'est certes pas en montrant du doigt les citoyens indociles aux consignes -changeantes- des sociétés dominées par l'argent-roi qu'on va mieux vivre. Ce n'est pas non plus en accumulant les interdits réglementaires qu'on mettra fin aux pratiques nocives. Inscrire sur les paquets de cigarettes: « le tabac tue » est doublement stupide : c'est inefficace et cela revient à rendre acceptable et banal le droit à vendre la mort. L'essentiel est dans la prise de conscience : ne soyons pas les marionnettes que manipulent les profiteurs.

Tant que les entreprises, les exploitations et les commerces ne pourront vivre que du mensonge, nous vivrons dans ce que le vieux Marx appelait l'aliénation. Vouloir y échapper n'est pas impossible; c'est même un objectif de civilisation. À votre santé !

Jean-Pierre Dacheux et Jean-Claude Vitran

vendredi 27 février 2009

Quand la fraternité régénérée vivifie la politique.


Régis Debray nous interpelle...

Régis Debray, philosophe incernable, nous invite à renouveler notre réflexion sur la fraternité. Invité, ce jour, sur les ondes de France-Inter, il présentait son dernier livre Le mouvement fraternité, avec clarté et conviction. L'avantage d'avoir à ramasser son propos en quelques phrases est double : on va à l'essentiel quand on a déjà travaillé sur le fond, et l'on peut renvoyer l'auditeur à une analyse personnelle, en lui faisant connaître l'existence d'un essai plus complet, récemment édité, et servant d'appui ou de référence.

J'ai immédiatement été attiré par cette volonté de redonner vie à ce vocable que Régis Debray qualifie de « fané » ! Dépasser le machisme des fraternités de combat, inclure la sororité (ou la fraternité des sœurs) dans la fraternité universelle, redynamiser le « nous », raccrocher la fraternité à la poétique telle qu'elle vient de ressurgir aux Antilles, préciser en quoi l'énergie spirituelle mobilise les peuples..., Régis Debray, qui ne dissimule pas son agnosticisme, propose, en quelque sorte, de revisiter la fraternité en tant que valeur laïque, constitutive de la République.


La fraternité, grande oubliée de la République?

Cette approche, qui n'est pas nouvelle, mais qui revient, opportunément, au devant de la scène politique, permet de préciser quelques notions qui avaient été soit oubliées, soit minorées. Ainsi, dit Régis Debray, la solidarité est-elle la fraternité moins l'imaginaire ? Ce disant, il ne dévalue pas la solidarité ! Au contraire, il rappelle que la solidarité devrait être quotidienne, banale et nécessaire en toute société humaine, vivifiée sans cesse par l'élan, la force, l'exigence de la fraternité mise en actes.

Là où il y a peuple, il y a fraternité. La nation, telle que la Révolution Française l'avait révélée, n'a pas été d'abord l'État-nation ! La nation est un peuple en marche conscient de lui-même. Son ciment, c'est la fraternité.

La fraternité suppose le dépassement de soi. Il y a, dit encore Régis Debray, une incompatibilité structurelle entre la fraternité et la quête du profit personnel. Que réapparaisse le concept de fraternité, alors que surgit l'une des plus graves dépressions économiques qu'aient connue les sociétés humaines, ne saurait étonner ! Quand une catastrophe frappe (accident, incendie, inondation, tremblement de terre) solidarité et fraternité se superposent : à l'organisation des secours s'ajoute la puissance de l'action de soutien, de l'engagement des survivants. Le sacrifice de soi-même, de ses intérêts, au profit... d'autrui, et cela au nom de ce que c'est qu'être un Homme : ainsi se manifeste alors la fraternité.

Sacrifice renvoie à sacré, mais pas à un sacré divin nécessairement ! Il est un sacré laïque. Ce qui est sacré, pour l'homme fraternel, c'est son frère, non comme enfant d'un commun Dieu-le-Père (encore que rien n'interdise de le penser), mais comme semblable, comme égal en humanité, comme alter ego. La fraternité, dit encore Régis Debray est hostile à toute tribalisation, autrement dit, tout enfermement dans des castes, des nationalismes (qui tuent la nation), des communautarismes (qui dévaluent les communautés), des replis identitaires (qui font perdre l'identité), des religions
totalisantes (qui anéantissent le questionnement religieux), des régimes politiques autoritaires, etc.

Il était temps que revienne la possibilité de penser la destinée humaine autrement que comme la réalisation et la juxtaposition de réussites individuelles, de succès obtenus dans des compétitions acharnées, de «peopleïsations » nombrilistes, bref, on attendait le retour de la personne au détriment de l'individu. S'épanouir personnellement dans un vivre ensemble où tout ne s'articule pas autour de vedettes médiatisées redevient pensable. La fraternité se réjouit du bonheur des voisins et ne le déplore pas !

Il y a peu, et l'on mesure alors à quel point de déshumanisation nous étions parvenus, parler de fraternité faisait sourire. Bien sûr, fallait-il être aimable et correct dans ses paroles et dans son apparence, de là à promouvoir la société du partage et de la coopération, il ne fallait pas rêver ! Ce qui meut le plus l'homme, c'est l'intérêt et la compétition, disait-on, et de ce dogme libéral nous ne pouvions sortir.

Nous ne sommes pas, du reste, encore sortis de cette idéologie fondant le capitalisme. Et nous n'en sortirons ni rapidement ni facilement, mais une donnée essentielle est apparue : non seulement il n'est plus insensé de déclarer qu'on en peut sortir, il est devenu évident qu'il est inéluctable qu'on doive en sortir. Car l'avenir de l'espèce humaine est en jeu...

Bref, tout change et rien ne change ! La réalité du monde se transforme plus vite que les hommes ne le peuvent concevoir, car modifier des comportements et des convictions accumulées pendant des décennies ne saurait aller de soi. Nous entendrons donc encore longtemps parler, avant tout, de croissance, d'investissement, de consommation, de produits, de relance... Fraternité, solidarité, échange, coopération, partage et - ô malheur ! - gratuité restent des mots que beaucoup voudraient voir rangés au magasin des antiquités ! Ces concepts qu'on peut admirer ne sont pas utilisables pensent les faux penseurs, ceux pour qui il n'est d'avenir que dans « l'économie de marché » (comprendre précisément : société où les marchés, et surtout ceux qui les impulsent, font et défont librement la loi).



Repenser la fraternité, c'est repenser toute la politique. C'est accepter d'envisager, de mettre des visages, sur la démocratie coopérative qui, mieux encore que la démocratie participative, fait prendre au peuple son destin en mains. Les hommes et femmes politiques, installés dans un système qu'ils n'ont pas tous conçu ni approuvé, mais dont ils constituent les pièces, les rouages, ne sont pas en situation de modifier en profondeur des régimes qui fonctionnent (mal, mais qui fonctionnent) et où ils ont un rôle à jouer. Si le peuple ne s'en mêle, si la poussée ne vient pas des citoyens (dans la rue, sur Internet ou tout autrement...), nous continuerons d'entendre d'habiles discours convenus où la fraternité en œuvres ne tiendra qu'une place restreinte.

C'est une révolution culturelle - oh là, là, quel mauvais souvenir chinois ! - qui est devenue urgente. Ce n'est nullement de la violence du Parti, du Prolétariat, de la Nation dont il pourrait être question, mais c'est de la manifestation de la volonté populaire dont aucun gouvernement ne peut, tôt ou tard, faire l'impasse. Inutile de changer de Président - encore qu'on se demande comment celui qui « dirige » la France, actuellement, pourrait encore tenir trois ans face à son impopularité sans égale - si ce n'est pas pour changer de... logiciel politique ! Si les opposants restent enfermés dans un cercle étroit de références dépassées, ils n'auront rien à offrir.

La fraternité, au sens habituel du mot, c'est-à-dire la bienveillance, est la chose du monde la moins partagée dans les milieux politiques où triomphe la loi du plus fort (en gueule, en argent ou en culot). On le constate chaque jour dans l'univers présidentialisé où le pouvoir sur autrui passe le pouvoir sur l'événement et où la haine suppure de façon de moins en moins dissimulée. On l'a constaté dans les congrès récents de plusieurs partis et notamment celui du PS à Reims ; c'est palpable dans les allées du pouvoir et les palais de la république. En fait de révolution, il en est une de première importance : dé-présidentialiser l'ensemble de la vie politique française de chaque hôtel de ville jusqu'à l'Élysée. Au sein de la représentation parlementaire, on n'y est prêt ni à droite ni, le plus souvent, à gauche.

Régis Debray donne à penser. La fraternité comme concept politique, et non comme concept humanitaire ou charitable, nous est représentée, et reprend des couleurs dans la devise républicaine. Elle rend compréhensible la réconciliation entre politique et poétique. Elle rappelle que seul le peuple est constituant. Elle prouve que l'énergie politique décisive est spirituelle et que le nombre de divisions ne suffit plus à installer la force d'un pouvoir. Osera-t-on parler d'amour en politique ? Il est des utopies qui finissent par triompher de façon inattendue.!La fraternité reprend sens.


Le drapeau de la fraternité.

Jean-Pierre Dacheux et Jean-Claude Vitran